Entretiens

Anne-Marie Garat fait du roman la chambre noire de la révélation des êtres

© Philippe Matsas

«Car, de nuages, il en advient ici selon les saisons de simples, et de sophistiqués, de dynamiques ou de paresseux, exquis de netteté ou tout brouillés de bruine, des figures de style azurées d’une incroyable audace, des gammes de flocons monotones sur la portée musicale des vents, itératifs ils arrêtent le temps, soudain d’un galop le précipitant à la poursuite de corps célestes en formation, qui enfantent des métamorphoses, des processions, des manifestations turbulentes, quand ce ne sont colonnes, architectures soudain évaporées, temples écroulés, sait-on combien de drames l’on vit à visage chaviré vers le ciel. » Le dernier roman d’Anne-Marie Garat, La Nuit atlantique, relate l’odyssée intérieure et onirique d’une jeune femme, Hélène, qui se rend dans une petite station balnéaire de Gironde pour mettre en vente une maison isolée sur la dune, acquise dix ans plus tôt pour des raisons obscures.

Au fil des rencontres impromptues de l’héroïne avec des inconnus ou des connaissances du passé, les enjeux semblent se déplacer, et les personnages amorcent des mutations profondes, où se mêlent les horizons géographiques et historiques. Les phrases amples et rythmées semblent évoquer le souffle profond de l’océan et le caractère sinueux des êtres et des destins, que les personnages tentent de déchiffrer dans un univers enchanté, peuplé de forêts nocturnes, de tempêtes centennales, de tableaux prophétiques et de voix perdues qui ressurgissent. « Pourtant, me disais-je, je finirai bien par abattre les fortifications de mon bunker mental, par m’adopter moi-même et par discerner avec exactitude ce qui se dérobe, même si l’exactitude n’est pas la vérité, pas plus que l’ordre chronologique n’est le plus véridique surtout quand, de bonne foi et malgré tous nos efforts, on ne peut avec certitude se rappeler ce qui s’est exactement passé, ou même prétendre, en toute franchise et loyauté, que cela s’est réellement passé, certaines choses peuvent n’être pas vraies même si elles se sont effectivement produites, selon le récit que l’on en a forgé, les facettes variables nous trompent. »

La romancière, qui a reçu en 2019 le prix franco-allemand Franz Hessel pour son roman Le Grand Nord-Ouest (Actes Sud, 2018), partage avec humour et profondeur son rapport à l’écriture et les ressorts de sa création fictionnelle, sorte de chambre noire où se révèlent des êtres de papier pétris d’humanité.

Dans La Nuit atlantique, le lien entre l’héroïne et sa « maison des dunes » n’est-il pas un axe narratif essentiel ?

Cette maison correspond à un achat impulsif et irraisonné, mon héroïne adopte un lieu qui ne lui est apparemment ni accordé, ni nécessaire, mais ce choix a des raisons profondes qui vont émerger : la bâtisse détient un secret sur elle-même et sur son passé non résolu. Et cette maison étrangère, où rien n’est à elle, où tous les objets sont vétustes et empreints d’une histoire qui n’est pas la sienne, elle est à son image en quelque sorte, et elle est beaucoup plus intime qu’elle ne se l’avoue. Elle a un enjeu, elle conduit l’intrigue et les rencontres de ce séjour au bord de l’océan. Souvent, dans mes romans, j’utilise cette métaphore photographique de la chambre noire, où sont enfermées des images latentes de l’argentique ; ici ce sont des fantômes, des émotions et une histoire qui sont contenus dans la maison et qui sont des ressorts romanesques. Un de mes romans s’intitule d’ailleurs Chambre noire (Flammarion, 1990) ; cette camera obscura est par excellence un lieu de fiction, propre à déployer un roman.

Dans quelle mesure les fantômes du passé sont-ils des présences déterminantes dans le présent des personnages ?

Je préférerais parler de revenant, c’est-à-dire celui qui fait son retour dans une existence, et qui n’a rien de fantastique. En fait, il s’agit de la manière dont nous habitons le monde et dont nous sommes habités par lui et par tout ce qui appartient au passé et qui est intériorisé. Le fantôme ne peut être que la résurgence de ce qui a eu lieu, de ce qui a existé. Ce n’est pas la production d’un imaginaire, c’est un témoin de notre inscription dans le monde, aussi bien des personnes, que des objets, comme les blockhaus, qui sont des présences de l’occupation nazie sur la côte atlantique et qui font l’objet des recherches du photographe Joe Naruse dans le roman. Ces présences fantomatiques sont au présent la somme du passé, et il est entièrement ancré, il est actualisé par notre capacité à l’intérioriser. Il est si peu lettre morte, qu’il est actif dans la vie, les émotions, les affects, les passions que nous accueillons en nous grâce à lui pour être plus vivants au monde.

Je sollicite donc ces revenants comme des moteurs du roman au présent. D’ailleurs, avec la crise sanitaire actuelle, on le voit bien, si nous ne sommes pas habités par le passé, et si nous ne faisons pas ce travail mémoriel d’intelligence qui nous permet de constituer des êtres historiques, nous sommes perdus. Mon personnage, M. Flint, que rencontre Hélène, est un géologue averti qui transporte avec lui une mémoire des remuements telluriques qui ont composé ce paysage : pour moi, c’est une condition de notre existence, que d’être habités et construits par le passé, sinon nous ne pouvons pas déchiffrer le présent. Si mon personnage peut aimer et s’ouvrir à une rencontre amoureuse, si elle est émue par sa rencontre avec le jeune photographe, c’est parce qu’elle est perméable à ces présences du passé.

La dimension autobiographique est-elle forcément présente dans un texte de fiction ?

Pour moi, la fiction est toujours autobiographique, même si des distinctions existent en librairie.

Je suis entièrement dans mes fictions, j’y investis tout ce que je suis. Dans La Nuit atlantique, le paysage est autobiographique, au sens où je suis originaire de la Gironde : les plages atlantiques ont été un décor de mon enfance et de ma vie. Dans le roman, je ne raconte pas d’histoire personnelle, mais ce qui constitue les personnages et tout ce qui agit en eux m’appartient. Le personnage de fiction se compose, il n’est jamais une figure abstraite et théorique qui va être le support de situations diverses. Il est une présence pour moi aussi quand j’écris, il revendique d’exister par la langue, tout en gardant une part d’opacité. Je ne sais pas tout de lui, il réclame une certaine autonomie au fur et à mesure que s’écrit le roman. La fiction n’est pas une manière programmatique de développer une idée, c’est un lieu dans lequel peuvent se déployer des potentialités de moi-même, ce sont des éventualités de ma personne. Aucun roman ne la contient totalement, et c’est pour ça que j’en écris d’autres.

Certains passages de votre roman, comme la description, menée sous forme de travelling, de l’arrivée d’Hélène à sa maison, ne sont-ils pas inspirés par le cinéma ?

C’est en effet un clin d’œil à une scène du film Psycho (Hitchcock, 1960), où on retrouve à la fin du film une avancée du personnage vers une maison qui ressemble à celle d’Hélène, avec son côté victorien, comme plusieurs demeures de la fin du XIXe siècle sur la côte atlantique. J’ai glissé cette référence de manière subliminale, et certains lecteurs parviennent à la lire. La maison fait aussi référence aux peintures d’Edward Hopper, et les maquettistes de chez Actes Sud m’avaient d’ailleurs au départ proposé un de ses tableaux pour la couverture de mon roman.

Un autre tableau important dans La Nuit atlantique est celui que l’héroïne entrevoit dans le bureau de M. Chabert, qui est une sorte de prophétie, l’annonce d’une tragédie à venir, avec ces deux petites filles menacées par une vague qui déferle sur elles, en l’absence de tout repère parental. Cette peinture, qui est loin d’être un chef-d’œuvre, détient de manière explosive tout le déploiement romanesque, et elle n’a de sens que par le regard de la narratrice qui lui prête ce sens prophétique.

Comment s’articule dans votre écriture le récit du quotidien, de ses rencontres hasardeuses, et les enjeux existentiels des conversations, portés par une forme de lyrisme ?

C’est comme ça que l’on vit ! Même la plus banale des conversations véhicule par des mots apparemment anodins la puissance de feu du langage et l’essentiel de nos vies, de ce que nous sommes. Le langage n’est jamais inconséquent, il a trait à nos pensées les plus obscures, à nos sentiments, à nos humeurs… Nous sommes engagés et même compromis, au sens le plus noble du terme, par l’utilisation du langage et un échange, même ordinaire, active le sens de nos vies.

J’ai joué, à la fin du roman par exemple, de ce déploiement lyrique, de cette poétique du nuage, qui est une des représentations du monde à la fois éphémère et constante. Dans son évolution, il change sans arrêt de forme, sa délinéation est impossible. Cette diffraction des concentrations possibles, avec ses effets de miroir et de lumière, est un topos dans mes romans. Et pour contester sa figure un peu littéraire, j’ai ajouté les deux dernières lignes, qui terminent l’ensemble de manière plus triviale, et on retombe dans le prosaïsme, pour prendre une distance humoristique par rapport à l’élan poétique.

Une mystérieuse clé a été transmise entre deux personnages du roman, le lecteur est-il finalement l’ultime dépositaire du secret ?

Cette clé, on ne sait pas ce qu’elle ouvre, on ne sait pas qui la donne à qui... Et c’est une figure récurrente dans les contes : il y a une dette de la littérature, y compris dans ses formes les plus expérimentales et modernes, vis-à-vis de ce genre immémorial de la transmission par voie orale, parallèle à l’imprimé. Je suis fascinée par cet invariant des civilisations, qui est l’intelligence des peuples, qui met le monde sous forme de récit pour le comprendre. La Nuit atlantique met en scène une orpheline, qui est un autre topos du conte. C’est un personnage très puissant car cette orpheline incarne celle qui a tout perdu, et qui devient dévorante : elle veut tout. Je trouve ce personnage très fécond, et il est récurrent dans mes romans.

La question est de savoir comment raconter, quand on est conscient qu’on ne fait que relayer ce qui a été narré avant nous : c’est une des questions que se pose Hélène dans le récit. Comment mettre son empreinte personnelle dans la narration ? Et c’est l’entreprise de la littérature de toujours recommencer, et de transmettre un héritage conscient et inconscient de ce que nous avons lu, aux jeunes générations, qui à nouveau lui redonneront vie.



La Nuit atlantique d’Anne-Marie Garat, Actes Sud, 2020, 326 p.


«Car, de nuages, il en advient ici selon les saisons de simples, et de sophistiqués, de dynamiques ou de paresseux, exquis de netteté ou tout brouillés de bruine, des figures de style azurées d’une incroyable audace, des gammes de flocons monotones sur la portée musicale des vents, itératifs ils arrêtent le temps, soudain d’un galop le précipitant à la poursuite de corps...

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