Quand Amoc – de son vrai nom Mikkâl Morottaja – s’est mis au rap il y a près de 20 ans, seuls « dix (jeunes) à peine » parlaient sa langue, le same. Jonathan Nackstrand/AFP
Au milieu du XXe siècle, les dix langues du peuple same, une communauté autochtone présente depuis trois millénaires dans les contrées de l’Arctique en Finlande, Norvège, Suède et Russie, avaient quasi disparu, englouties par des décennies d’assimilation conduites par les gouvernements nationaux. En musique, à la télé ou au cinéma, une nouvelle génération de jeunes locuteurs veut aujourd’hui se les réapproprier. Mais cette réhabilitation de langues presque oubliées a ravivé le douloureux souvenir des injustices passées à l’encontre des Sames (aussi appelés Samies et autrefois Lapons). « Plus on apprend, explique la présidente du parlement same de Finlande, Tiina Sanila-Aikio, plus on se rend compte qu’on ne pourra peut-être jamais plus en faire une langue maternelle. »
Quand Amoc – de son vrai nom Mikkâl Morottaja – s’est mis au rap il y a près de 20 ans, seuls « dix (jeunes) à peine » parlaient sa langue. Ses thèmes de prédilection, « l’horreur et la violence occultes », comme il les décrit, n’ont pas toujours été bien accueillis par les locuteurs sames d’Inari. « Les personnes âgées n’ont pas réalisé qu’il ne s’agissait pas de fleurs et de nature, raconte-t-il. Je ne pense pas qu’ils aient vraiment aimé ma musique. » Amoc doit souvent innover pour composer dans une langue centrée sur la description de traditions indigènes comme l’élevage de rennes. Les Sames d’Inari n’avaient par exemple pas de mot pour désigner l’espace jusqu’à la fin du siècle dernier. Mais l’artiste a pu compter sur les conseils avisés de son père, Matti, président du conseil linguistique pour le same d’Inari – une sorte d’Académie française.
Son prochain projet : une collaboration avec le rappeur Ailu Valle, lui aussi same. Les deux hommes ne parlent pas la même langue : celle d’Ailu Valle est parlée dans le nord de la Norvège et en Suède. Mais leur musique s’est exportée bien au-delà de leurs terres. En duo ou en solo, les artistes ont déjà joué aux États-Unis, au Canada et dans toute l’Europe. Inspiré par de grands noms du rap et du hip-hop, comme Eminem et Wu-Tang Clan, Ailu Valle a d’abord rappé en anglais et en finnois, éclipsant le same. « Je pensais avoir besoin d’un vocabulaire de rue », se souvient-il. Mais son passage à l’université, où il a étudié la culture et l’histoire sames, a été l’élément déclencheur. « Pour moi, c’était la même chose qu’en Amérique : une minorité qui s’exprime (...) au sein d’une société plus large. » Ses premières chansons en same se sont inspirées de la littérature locale, notamment du poète Nils-Aslak Valkeapää, dont l’épopée de 1988 Beaivi ahcazan (Le soleil, mon père) est un voyage à travers l’histoire same.
Les Sames ont longtemps été considérés comme des citoyens de seconde zone dans leur propre pays, dépossédés de leur héritage culturel et linguistique par les gouvernements nordiques de l’époque. Jusque dans les années 1960, les enfants sames avaient interdiction de pratiquer leur langue maternelle à l’école. Un changement progressif des mentalités a permis de franchir une étape importante en 1992, année où la Finlande a adopté une loi sur la langue same accordant le droit de l’utiliser auprès de l’administration. Dès lors, le nombre de jeunes locuteurs a augmenté grâce à des écoles et des crèches d’immersion en same, selon une politique calquée sur la relance de la langue maorie en Nouvelle-Zélande.

La productrice Heli Huovinen, la trentaine, baigne dans la culture same depuis son plus jeune âge, mais n’a commencé à apprendre la langue qu’à l’âge de 16 ans. Jonathan Nackstrand/AFP
Programmes TV
Pour l’instant, le programme pour enfants Unna Junna (Petite Junna) reste une ressource essentielle pour perpétuer la langue. Produit depuis 2007 par la télévision publique finlandaise, il évoque dans chaque épisode des aspects de la vie same dans les trois langues autochtones du pays. La productrice Heli Huovinen et son équipe demandent parfois aux jeunes téléspectateurs et à leurs parents ce qu’ils aimeraient voir. « Ils veulent plus de films sur la nature, les animaux, sur les éléments et les modes de vie traditionnels des Sames, raconte-t-elle, surprise par les réponses. Nous nous attendions à des choses modernes comme des robots et des jeux électroniques. »
Heli Huovinen, la trentaine, baigne dans la culture same depuis son plus jeune âge, mais n’a commencé à apprendre la langue qu’à l’âge de 16 ans. « Ç’aurait été tellement cool d’avoir des programmes télévisés sames pour enfants, j’aurais pu apprendre là », regrette-t-elle. La popularité croissante du same a aussi mis en évidence un manque de ressources et d’enseignants. « Nous avons besoin de plus de manuels scolaires, de plus de médias, de plus d’arts et d’autres soutiens », plaide Mme Huovinen.
Signe que la culture traditionnelle est de plus en plus disponible en same, le film La Reine des neiges 2 est devenu en décembre Jiknon 2, le premier Disney doublé en same du Nord, la langue la plus répandue chez les Sames. Au fil des aventures de la reine Elsa et de sa sœur, la princesse Anna s’inspire largement du folklore et des modes de vie de cette région d’Europe. Quant à la bande sonore, elle met en scène le traditionnel chant same, le Yoik. Les producteurs Disney ont collaboré avec des représentants de la communauté pour renvoyer une image conforme de leur culture. Le film a d’ailleurs été salué par la critique pour avoir présenté une image traditionnelle, tout en rejetant les stéréotypes autour de la communauté same, souvent dépeinte comme primitive.
Bien que Tiina Sanila-Aikio parle aujourd’hui d’un « âge d’or » des langues sames, selon elle, les cicatrices du passé demeurent. En 2016, la réalisatrice same Amanda Kernell s’est penchée sur le sort de sa communauté dans un film, Sami Blood, qui revient sur le combat dans les années 1930 d’une adolescente same de Suède face au racisme et aux discriminations frappant son peuple. Aujourd’hui, beaucoup d’adultes ne parlent aucune langue same, mais leur réintroduction dans le paysage culturel signifie aussi « reprendre quelque chose qui a été volé », résume Mme Sanila-Aikio.
Source : AFP


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