Après la mort du patriarche maronite Nasrallah Sfeir, Mgr Élias Audi demeure aujourd’hui l’une des rares voix qui continuent de dénoncer toutes sortes de dysfonctionnements au Liban.
Le 9 avril 1980, les cloches des églises grecques-orthodoxes de Beyrouth carillonnaient pour annoncer l’arrivée du métropolite Élias Audi à la tête de l’archevêché de la capitale. Ardent défenseur de la foi grecque-orthodoxe, Élias Audi porte toujours le flambeau, quarante ans après. Et après la mort du patriarche maronite Nasrallah Sfeir, il demeure aujourd’hui l’une des voix qui continuent de dénoncer toutes sortes de dysfonctionnements au Liban. C’est ainsi qu’il a pris fait et cause pour le mouvement de contestation d’octobre 2019, sommant la classe politique de prendre en compte les revendications des protestataires. Ces derniers le lui ont bien rendu, lui décernant le titre d’« évêque de la révolution ».
Pour nombre de témoins enthousiastes, Mgr Audi est, depuis 1980, le porte-parole de ceux qui ne parviennent pas à faire entendre leur voix. « Il ne s’est nullement soucié de politique (politicienne) et des querelles stériles, souligne l’ancien député de Beyrouth Atef Majdalani. Il n’a, cependant, jamais hésité à élever la voix contre l’injustice sociale et la répression des libertés. Ses propos ont toujours revêtu une dimension nationale. »
Depuis des années, le prélat condamne les injustices dans ses homélies. Tout récemment, il a exhorté les Libanais à « déclarer la guerre à la corruption et aux corrompus » et à rejeter le fanatisme, la haine et la violence. « À ce peuple vivant, que vos revendications soient bénies. La liberté est une grâce de Dieu, faites-en bon usage, et la dignité est un trésor, ne l’abandonnez pas », a-t-il dit.
Mgr Audi n’est pourtant « pas un homme politique et ses prises de position ne sauraient donc pas être interprétées comme relevant d’une attitude partisane », estime pour sa part l’ex-ministre Tarek Mitri, récemment nommé président de l’Université Saint-Georges de Beyrouth, dont l’inauguration est prochaine. « Afin de mieux comprendre ses positions, il faudrait revenir à (son) identité première, celle de témoin de l’Évangile » et, dans ce contexte, sa position lors de la révolte populaire tient au fait que « Mgr Audi a choisi d’être près du peuple. Il s’agit d’une option préférentielle », affirme M. Mitri.
Homme religieux d’une part, humaniste d’autre part, il s’est engagé à redonner vie aux églises de la capitale dont certaines gardent aujourd’hui encore les stigmates des bombardements, mais aussi à construire et développer des institutions hospitalières, éducatives et sociales pour être au service de tous les libanais. Un de ces derniers projets serait celui de l’Université Saint-Georges de Beyrouth qui s’apprête à accueillir ses premiers étudiants pour l’année académique 2021-2022. Pour son président, cette nouvelle institution « s’inscrit dans une histoire d’engagement pastoral et de service à tous, médical, éducatif et social ».
Dans le cadre de ses homélies dominicales, il met l'accent sur tout ce qui dérange ses enfants. « Nous ne faisons aucune distinction entre la capitale et toute autre région du pays. Ce que nous refusons pour nous, nous le refusons pour les autres, ce que nous souhaitons pour nous, nous le souhaitons pour les autres », affirmait-il avec obstination, en juillet dernier, en faisant référence au projet d’incinérateur envisagé par certains au sein du Conseil municipal de Beyrouth, tout en insistant sur le fait qu'il s'oppose à ce projet et à « tout ce qui nuit à la santé des concitoyens à Beyrouth et ailleurs ».
Des propos « malheureux »?
Les prises de position du métropolite, qui, tout au long des quatre dernières décennies, n’a accordé aucun entretien aux médias, ont parfois été mal accueillies. Mais il n’en a cure. D’ailleurs, ceux qui, un jour, le saluent pour une homélie compatible avec leurs intérêts peuvent être troublés le lendemain par une autre qui l’est moins. En août 2001, lorsqu’il avait violemment critiqué, dans un sermon, l’arrestation de jeunes partisans du CPL devant le Palais de justice et dénoncé la répression dont ils étaient victimes, ces derniers lui avaient rendu un vibrant hommage et vu en lui un « leader qui défend (leur) cause ». Des années plus tard, des partisans du CPL, qui a entre-temps accédé au pouvoir, l’ont accusé de couvrir lui-même des personnes corrompues, lorsqu’il a critiqué dans son homélie pascale de 2019 la corruption qui ronge l’État. Sept mois plus tard, en plein mouvement de contestation, le Hezbollah et le CPL se sont déchaînés contre lui parce qu’il avait implicitement critiqué leurs chefs respectifs.
« Ce pays est dirigé par une personne que vous connaissez tous et par une organisation qui nous gouverne par les armes. (….) N’entendez-vous pas ce que nos enfants réclament aujourd’hui dans les rues ? Ils veulent qu’on prête attention à leurs revendications légitimes. Et, pourtant, leurs paroles butent tantôt sur un aveuglement délibéré, tantôt sur la violence, tantôt sur le sang (…) », avait-il déclaré le 8 décembre 2019. Une diatribe à laquelle l’ancien ministre (aouniste) Élias Bou Saab avait immédiatement réagi, qualifiant les propos du métropolite de « malheureux ». « Ces propos sont tenus par ceux qui essaient d’ignorer les vraies causes de la crise et de cibler la résistance, ils n’ont rien d’innocent », a déclaré pour sa part le chef du bloc parlementaire du Hezbollah, Mohammad Raad.
Un « message immuable »
Pour Mgr Boulos Matar, ancien archevêque maronite de Beyrouth, « le métropolite Élias est avant tout un homme de Dieu, celui qui aime l’être humain, sa dignité et sa liberté, comme le Seigneur l’a créé ». « Il n’a jamais été indulgent avec les gens qui nient Dieu, les valeurs, l’homme et sa dignité, précise le prélat. Ses paroles sont franches et son message immuable, appelant à une patrie où tous les hommes sont frères, se reconnaissent et sont solidaires les uns des autres. Il a donné à Beyrouth et au Liban un surcroît de dignité et de fermeté. »
Le métropolite Audi et le patriarche Nasrallah Sfeir ont été deux des principales figures de la lutte contre l’hégémonie syrienne au Liban. Défiant la peur instaurée quinze ans durant par le régime syrien, ce « porte-étendard de la parole libanaise libre », comme le qualifie le député Marwan Hamadé, « proclamait sans détour son opposition à l’occupation syrienne ». « Il appelait les jeunes à s’enraciner dans leur pays et les politiciens qui prétendaient protéger la patrie tout en servant les intérêts d’autres pays à rester fidèles au Liban et rien qu’au Liban », note-t-il. « Mgr Audi a dit aux grands de ce pays qu’ils étaient moins grands qu’ils ne le croyaient et aux démunis qu’ils devaient être moins silencieux et résignés », souligne le député du Chouf, pour qui Élias Audi a initié « un new look politique, humanitaire, philosophique et social et a fait déferler un vent de fraîcheur sur cet archevêché orthodoxe et sur Beyrouth ».
Fidèle aux enseignements du Christ, pacifiste dans l’âme, son éminence déplorait sans cesse « l’extrémisme qui détruit ce qui reste de la civilisation de cette région ». « L'Église ne bénit pas les guerres et ne les sacralise pas. Elle ne sanctifie pas les combats et refuse le concept de "guerre sainte" », déclara-t-il, en octobre 2015. C'est dans cet esprit qu'il a toujours défendu la cause palestinienne. « La Palestine appartient au peuple qui a vécu, pendant de longues années, sur cette terre avant qu’on ne vienne les chasser de chez eux. N’est-il pas lamentable de saluer la victoire du bourreau sur la victime ? La bonne conscience n’existe désormais plus dans ce monde », dit-il en 2001. « Mgr Elias était avant tout un homme de justice et dans ce sens il a pris fait et cause pour les palestiniens. Ce n’était donc pas un choix politique mais un choix moral », conclut Marwan Hamadé.
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Une très belle figure, toujours égal à lui-même... Libaniste pur, en effet, car ses prêches et ses discours dénonçaient toujours les excès et hypocrisies des politiciens et les injustices sociales ultra-communautaires Trublion pour d’autres, car il dérangeait la médiocrité ambiante et faisait peur de trop réveiller les consciences collectives sclérosées... Mais, malheureusement, peu d’incidences politiques au long terme: vénéré par sa communauté, respecté par les autres et ses belles paroles demeurent des vœux pieux!
22 h 29, le 18 avril 2020