Un véhicule militaire turc dans les rues de Sorman le 13 avril 2020. Mahmud Turkia/AFP
En accaparant l’attention de la communauté internationale, la pandémie de coronavirus semble tristement servir les intérêts des belligérants libyens qui continuent d’intensifier les combats. Des dizaines de roquettes ont été lancées tôt hier à un rythme incessant sur la capitale Tripoli, aux mains du Gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par la communauté internationale et dirigé par le Premier ministre libyen Fayez el-Sarraj. Selon l’AFP, des salves d’explosions ont été entendues dans la nuit et autour de l’aéroport de Mitiga où des maisons ont été endommagées. Coupée en deux depuis la chute du « guide » Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est au cœur d’une sanglante bataille des pouvoirs entre les troupes du GNA et les forces de l’Armée nationale libre, menées par le maréchal Khalifa Haftar. Un conflit auquel se superposent également les velléités des puissances régionales qui interviennent directement sur le terrain : Fayez el-Sarraj est soutenu par la Turquie et le Qatar tandis que le maréchal Haftar bénéficie, entre autres, de l’appui des Émirats arabes unis, de la Russie et de l’Égypte.
L’escalade des hostilités intervient au lendemain de la prise par les forces du GNA des villes de Sorman et Sabratha, situées dans l’ouest de la Libye, jusqu’alors sous le contrôle de l’ANL. Elles ont également repris des villes dans le sud du pays. Une avancée qui constitue un revers de plus pour le maréchal Haftar alors que les combats actuels autour de Tripoli s’inscrivent dans la continuité de son offensive lancée en avril 2019 pour s’emparer de la capitale. Cette défaite affaiblit un peu plus celui qui, considéré comme l’homme fort de l’Est libyen, avait tout misé sur ses victoires militaires face au GNA et ses alliés pour devenir incontournable. Les dernières pertes pourraient rebattre les cartes sur le sol libyen, remettant en question les projets d’expansion du maréchal, face à un GNA désormais plus aguerri et disposant de plus d’équipement. « Concrètement, Haftar a perdu toute la partie à l’ouest de Tripoli jusqu’à la frontière tunisienne », explique à L’Orient-Le Jour Jalel Harchaoui, chercheur à Clingendael, un think tank indépendant basé aux Pays-Bas. « Son plan a toujours été de pouvoir accéder à la ville de Zaouïa, qui est située à 45 kilomètres sur la côte à l’ouest de Tripoli. Pour ce faire, il faut avoir une présence sur la côte et l’espoir de prendre la ville. Or, cet espoir ne peut exister qu’en mettant la main sur les villes de Sorman et de Sabratha. Haftar travaille depuis plus de trois ans pour les prendre », poursuit-il.
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Menace non existentielle
Réagissant aux tirs de roquettes, le porte-parole des pro-GNA, Mohammad Gnounou, a dénoncé lundi soir « les milices criminelles et les mercenaires (du maréchal Haftar) qui ont déversé leur colère sur les quartiers de Tripoli pour venger leur défaite ». « Une combinaison de facteurs a conduit à l’escalade actuelle », note pour sa part Claudia Gazzini, analyste sur la Libye à l’International Crisis Group. « Le premier est le soutien manifeste que la Turquie offre aux forces alliées au gouvernement de Tripoli. Le matériel militaire qu’elles ont reçu via la Turquie, la présence d’officiers turcs et de plusieurs milliers de combattants syriens ont renforcé les capacités militaires du GNA et leur détermination à regagner un territoire qui, au fil des mois, était passé sous le contrôle de Haftar », explique-t-elle. Ankara et le GNA ont signé un accord « de coopération militaire et sécuritaire » en novembre dernier, ouvrant directement la voie à une intervention turque en Libye. Une entente controversée qui a provoqué, depuis, un renforcement des équipements militaires également du côté de l’ANL tandis que plusieurs milliers de mercenaires syriens sont venus gonfler les rangs des deux parties pour alimenter l’effort de guerre au cours de ces derniers mois.
La déclaration commune faite lors du sommet de Berlin en janvier dernier encourageant à un « cessez-le-feu permanent » ne s’est pas concrétisée sur le terrain. Le Conseil de sécurité de l’ONU avait approuvé une résolution appelant à une cessation des combats « durable » le mois suivant grâce à l’abstention de la Russie, en vain. Les parties libyennes ont également fait fi de l’appel du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, pour une trêve « humanitaire mondiale » dans les zones de conflit dans le cadre de la lutte contre la propagation du coronavirus (Covid-19). « Les deux parties intensifient leur effort de guerre parce qu’elles croient pouvoir encore remporter la victoire militaire », explique pour sa part Mohamed Eljarh, analyste basé dans l’Est libyen et directeur général de Libya Outlook. En pleine pandémie, « le risque de condamnation (par la communauté internationale) est faible », ajoute-t-il. « Fort du soutien turc en ce moment, le GNA – ou du moins les forces militaires qui lui sont alliées – estime que maintenant qu’il a pris de l’élan, toute négociation de cessez-le-feu aiderait les forces de Haftar ou leur permettrait de rester sur leurs positions », note Claudia Gazzani, précisant qu’il en va de même pour les troupes du maréchal libyen. « Ceux qui soutiennent l’offensive militaire dépeignent le Covid-19 comme une menace non existentielle qui devrait être facilement contournée et mise de côté », poursuit-elle.
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Des armes plus sophistiquées
Au total, 26 cas positifs au virus et un décès ont été recensés en Libye. Bien que le nombre soit faible pour le moment, les ONG alertent sur le manque d’équipement adapté alors que les infrastructures médicales et les civils font les frais des combats et des bombardements. Selon un communiqué du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), près de 27 établissements de santé ont été endommagés en raison de la proximité des affrontements le mois dernier. Quatorze d’entre eux ont été fermés tandis que 23 autres risquent de fermer en raison des lignes de conflit changeantes. « Plus l’escalade est importante à Tripoli, plus le risque est élevé pour les personnes bloquées dans leurs maisons en raison du confinement partiel mis en place face au Covid-19 », alors que des bombardements ont touché des civils observant les mesures de distanciation sociale chez eux, constate Mohamed Eljrah. Plus de deux millions de personnes ont en outre fait face au cours de cette semaine à de multiples coupures d’eau et d’électricité dans la capitale, qui s’ajoutent aux différentes pénuries. « La peur face au Covid-19 parmi les agents de santé a provoqué de nombreux départs dans les hôpitaux. Beaucoup de médecins et d’infirmières refusent d’aller travailler ou d’aider les patients, non atteints de Covid-19, car ils n’ont pas d’équipement de protection ou de masques PPE », souligne Claudia Gazzini.
L’escalade des combats laisse toutefois peu d’espoir pour la mise en place d’une trêve alors que ni les belligérants ni leurs parrains ne semblent l’encourager, en dépit du virus. « Il semble que les Émirats arabes unis, principal bailleur de fonds international de Haftar, ont désormais le choix de fournir ou non des armes plus sophistiquées pour contrer les avancées au sein de l’alliance du GNA », décrypte Tim Eaton, chercheur au sein du programme sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Chatham House. Abou Dhabi aurait conclu un accord avec l’État hébreu, avec qui il n’entretient pas de relations diplomatiques, pour l’envoi de drones de fabrication israélienne au maréchal libyen afin de contrer les drones turcs utilisés par le GNA, a rapporté la semaine dernière le site The New Arab. Les EAU auraient également envoyé 3 000 tonnes d’équipement militaire à l’ANL au mois de janvier. Selon Tim Eaton, « les Émirats disent qu’ils soutiennent un cessez-le-feu, mais cela est contredit par leurs actions. Le calcul pour Haftar semble rester à somme nulle, c’est tout ou rien. »
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