« Comment naît l’amour ? Pourquoi tombe-t-on amoureux ? L’amour est-il une révolution ? Peut-on être amoureux de deux personnes à la fois ? » À ces questions, Francesco Alberoni, auteur de l’ouvrage Le choc amoureux, répond par deux mots : l’amour naissant, « l’innamoramento » italien. « L’étincelle dans la grisaille quotidienne, l’ouverture joyeuse au monde. Le bonheur mêlé d’inquiétude parce qu’on ignore si ce sentiment est partagé. Le moment exquis où tout est encore possible. Un phénomène comparable aux mouvements collectifs révolutionnaires... »
Alors, tomber en amour pour un pays ? Oui, cela est tout à fait possible ! Il est des pays qui n’ont pas de géographie et encore moins de frontières. Il a fallu plusieurs séjours dans différentes villes italiennes pour que je comprenne que l’Italie n’était pas un pays dans le sens classique du terme. l’Italie est une émotion qui ne nous quitte pas, même si nous prenons des avions et que les distances physiques s’installent. L’Italie, on la (trans) porte avec soi. Où que l’on aille. Elle devient une partie de nous un style de vie, une ivresse qui nous emporte les moments où nous sommes en apnée, une beauté tatouée sur nos prunelles qui nous projette en un clignement d’yeux bien au-dessus des laideurs qui nous entourent. Elle fait partie de notre bulle. Elle incarne, à elle seule, la mienne de bulle.
Et voilà que le Covid-19 arrive à grands renforts viraux et balaie d’un coup quasi mortel ma quiétude qui se mue en inquiétude permanente. S’impose de facto le confinement, ce mot récurrent devenu le mode de vie anti-Covid-19. S’isoler, se couper du monde. Se protéger de l’autre potentiellement dangereux. Prendre ses distances. Un mètre et demi, muni de gants et d’un masque. Éternuer dans le coude. L’ennemi est invisible, il est tapi dans les moindres recoins de notre quotidien. Alors on se barricade. C’est la guerre, nous dit-on. À nos armes ! L’eau et le savon pour les mains, assidûment. Et lorsqu’il faut sortir pour s’approvisionner, se munir de la batterie lourde, à savoir l’eau mélangée avec une dose de Javel pour désinfecter tout ce qui va pénétrer à l’intérieur. Laisser les chaussures dehors, enlever gants et masque, se laver les mains, se déshabiller, faire tourner le lave-linge, passer sous la douche. Et inspirer et expirer. L’ennemi a été déjoué. S’assurer de bien laver tout ce qui a été acheté. Désinfecter tous genres de boîtes de l’extérieur. Puis ranger. Recommencer à la prochaine sortie urgente. J’entame ma cinquième semaine de confinement. En amont, bien avant le branle-bas officiel qui a sommé mes compatriotes de se terrer chez eux. Dès les premiers cas déclarés en Italie (juste après la Chine), j’ai vite compris que le fléau était du genre voyageur et qu’il mettrait la planète à genoux, un pays après l’autre, par effet contagion/domino. Il ne connaît pas de frontières, il n’a pas besoin de visa. Lui, il est chez lui partout, c’est nous qui sommes de trop. Alors, il frappe aveuglément. Il se fout des races, du rang social, de la nationalité. C’est lui qui est aux commandes. Les dirigeants du monde s’affolent. Ils sont dépassés. Au sens propre comme au sens figuré. Et moi j’observe cette agitation mondiale en ayant paradoxalement et tout aussi curieusement perdu tout intérêt à ma vie. Pourtant, ma bulle adulée aux couleurs italiennes a toujours été mon refuge, ma manière de me recentrer et un mode de vie familier. Rien. Le néant.
Jour après jour. Impossible d’écrire, incapable de me concentrer pour lire, aucune inspiration pour peindre. J’ai pensé au début que ça allait passer. Mais non. Les livres sont inentamés. Mes toiles rapportées dans mon ermitage, toujours vierges. Entamer l’écriture d’un ouvrage à quatre mains s’est transformé en une corvée. Pourquoi ? Cela fait quelques semaines que j’y pense. Pourtant, je ne m’ennuie pas une seule seconde et rien ni personne ne me manque : les êtres que j’aime sont joignables de l’autre côté de mon portable. Et puis, petit à petit, j’ai commencé à comprendre. Ce silence forcé qui s’est installé tout autour ne ressemble pas au mien. Même si j’habite loin de la ville, à la lisière d’une forêt, il y avait quand même des voitures qui passaient, des travaux un peu plus bas qui couvraient souvent les gazouillis des oiseaux. J’attendais généralement les week-ends pour profiter de ce silence qui m’enrichissait et qui permettait à mes vannes émotionnelles de s’épanouir. Mon silence était rempli d’images de mon ailleurs bien-aimé. Il était plus parlant que tous les mots du monde. Une troisième oreille, un langage universel, des yeux qui parcouraient en songe des terres adorées.
Tout cela m’aidait à être productive, à effectuer plusieurs tâches à la fois. J’arrivais à palper les tréfonds de mon âme. J’étais en osmose avec la nature. Constamment émerveillée. Et là, depuis « #TuttiACasa », le charme a disparu. Pourtant, le silence règne partout. Surtout sur mon pays de cœur, celui vers lequel je me transporte en pensées. En y réfléchissant bien, j’ai fini par comprendre ce qui se passait en moi. Le silence de l’innammorento, mon « amour-naissant-permanent-immuable », me manque. Celui qui m’entoure actuellement m’est totalement étranger. Il s’est agglutiné autour de ma bulle jusqu’à finir par la rendre opaque, sans réussir pour autant à la forcer, même en tentant la ruse et se faisant passer – sans succès – pour l’alter ego de mon silence amoureux… son Cyrano en somme. Maintenant que le verdict est tombé, j’attends patiemment que le bruit du dehors reprenne enfin pour que je retrouve cette qualité de silence indispensable à mon équilibre intérieur. Que la Terre recommence à tourner pour que je puisse marquer ma pause à moi, celle qui est mienne et que je ne peux, en aucun cas, comparer à une autre.
Mon silence est toscan, sicilien, napolitain, romain, milanais, vénitien. Mon silence puise ses racines dans cette terre italienne qui se vide de sa substance et qui meurt tous les jours un peu plus... Celle sur laquelle le monstrueux Covid-19 s’acharne le plus parce qu’elle résume à elle seule toutes les couleurs et les saveurs del mondo. Il veut sa mort parce qu’elle incarne la Renaissance dont elle est le berceau… Puisque mon silence est italien, comment puis-je vivre alors que le pays aimé se bat pour sa survie ? « La speranza reste », contre vents et marées, plus forte que tout. Je sais que finalement, andrà tutto bene, mon Italie sortira victorieuse et je retrouverai enfin mon silence avec son premier sourire de nation convalescente… et alors, j’écrirai, je peindrai, je lirai, je serai productive jusqu’à la fin des temps, mes yeux rivés – pour toujours ? – sur sa dolce vita… Parce que l’Italie n’est pas un pays, l’Italie est une émotion qui m’a prise par les tripes pour ne plus jamais me lâcher… Elle est ma passione eterna.
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Mon dieu quel hymne à l’Italie ! Quelle déclaration ! Après avoir lu ce texte, je n’ai qu’à prendre toute l’Italie dans les bras, et bacci, et bacci. Un jour très proche, je l’espère du fond du cœur, nous chanterons ‘’Fratelli d’Italia, l’Italia s’è desta’’...
13 h 15, le 02 avril 2020