Confinement

À la recherche de l’essentiel perdu

Une infirmière à domicile s’occupant de son patient confiné à Bruxelles, le 24 mars. Yves Herman/Reuters.

Comment et quoi écrire quand on est confiné ? Si, pour travailler, l’écrivain s’isole, son esprit a besoin de la rumeur du monde. Je pourrais redécouvrir les vertus de l’intériorité, effectuer un « voyage autour de ma chambre ». Prendre le temps qui manque d’habitude. Mais non, rien ! Le temps du coronavirus n’est pas un temps de créativité ; il faut, pour cela, être sereine, rassurée sur le sort des êtres chers. Cette « saison en enfer » ne fait rien d’autre que me raccorder à la conscience collective qui charrie la peur atavique des épidémies. Une femme, comme tant d’autres, qui tremble pour les siens. Et qui se souvient de la guerre et des risques pris pour aller s’approvisionner sous les balles des francs-tireurs ou la menace des voitures piégées. Je suis d’une génération qui a grandi dans la guerre. Je lisais beaucoup quand il pleuvait des bombes. Je pouvais rêver d’un ailleurs, d’un bonheur à San Miniato que me promettait la plume enchantée de Jean d’Ormesson. Le bonheur se nichait dans ces émotions neuves arrachées au temps de la guerre.

Mais au temps du « corona », il n’y a aucun ailleurs possible, pas même en Toscane ! Le rêve est grippé. L’ici et maintenant n’est plus qu’une vie en mode « pause ». Aucun éloge de la lenteur ne traverse mes pensées, j’ai l’impression d’une scène dont la trame et les personnages sont figés. Seule la poésie d’Aragon scande cette immobilité : « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard. » Je tourne les pages de mon agenda, chaque jour indique un événement, un rendez-vous annulé. Par la fenêtre, je vois les grues d’un chantier arrêté, suspendues dans le vide comme un point d’interrogation. Vérifier, dans le calendrier, le jour et le mois qu’il fait. Le silence forcé qui s’est abattu sur nos villes et nos campagnes est lourd d’angoisse. Même le printemps tout juste éclos recule, hésite, le merle retient son chant, les hirondelles se cachent et les bourgeons naissent dans le discret frémissement d’une saison qui arrive sur la pointe des pieds.

Contempler le désastre, ce qu’il nous dit de nous-mêmes, de notre arrogance, de notre insouciance, de notre irrespect pour notre belle planète, la seule où règne le souffle, l’oxygène. Il nous faut constater ce « bug » terrible du logiciel du monde : le divorce de l’homo economicus et de la nature. La Terre respire mieux, paraît-il, pendant que le virus attaque la respiration humaine et provoque l’arrêt de toute activité. Virus échappé d’un marché de bêtes, qui terrorise la planète dans un scénario digne d’un film de science-fiction, et n’a d’autre effet que de rappeler à l’homme du XXIe siècle, qui se prenait déjà pour un démiurge, fabricant de vies et décideur de l’opportunité de la mort, sa petitesse.


Sauver la vie
Redécouvrir l’humilité de notre condition humaine. Se mobiliser mentalement dans une muette présence avec ceux qui se battent en première ligne et risquent leur vie pour sauver celle des autres. Médecins, secouristes, urgentistes, infirmières sont les héros de cette guerre. Rien d’autre ne compte. Seul demeure le sens de l’autre, cette sublime vocation qui nous raccorde à la noblesse de notre humanité : courage, compétence et dévouement du corps médical. Ils posent les actes, font les gestes que nous n’osons plus, que nous ne pouvons plus. Don de soi qui nous délivre de nos parcimonies. Ils sont le meilleur de nous-mêmes. Aujourd’hui, comme hier dans le Liban en guerre, ils sont dans la tranchée.

Mais aujourd’hui, à la différence d’hier, c’est l’isolement qui doit préserver du danger. Finie la chaleur d’une étreinte qui rassure. Sous les bombes, le confinement entre amis, famille, voisins, compensait l’absence du téléphone. À la lueur des bougies et des becs de gaz, on serrait les coudes, jouait aux cartes, partageait les repas. La résilience chère à Boris Cyrulnik, notre génération l’a développée dans un mouvement solidaire propre à notre culture orientale. Pas sûr que le retour du refoulé soit bien vécu par tous aujourd’hui. Il peut faire surgir la lassitude de ceux qui ont connu trop de guerres. Résurgence d’un passé et de sensations enfouies, qu’on croyait reléguées aux oubliettes. Est-on jamais vacciné, immunisé contre l’angoisse existentielle comme on l’est contre un virus ? Alors on s’accroche à WhatsApp pour véhiculer un peu de tendresse, de solidarité. L’humour comme antidote à la solitude. La « distanciation sociale » nous rappelle combien le contact nous manque. Peut-être, quand cette vague empoisonnée sera passée, aurons-nous appris à être ensemble. À cesser d’être là sans vraiment l’être, tête penchée sur l’écran de l’iPhone, pianotant sans cesse, mélangeant les « like » avec les vrais amis. Peut-être redécouvrirons-nous le sens de la communion.



Communion
Ce virus nous prive du geste auguste de rompre le pain et le partager. Il taille dans l’humain comme un sabre dans la chair. Il nous déshumanise en rendant chacun de nous suspect, porteur de maladie, au regard de l’autre. Il nous met à distance, nous éloigne de nos frères et rend écho à l’épouvantable sentence sartrienne : « L’enfer, c’est les autres. »

Or l’homme est fait pour donner la main à l’homme. La main panse les blessures, guérit, apaise, caresse. Une main tendue sauve de la noyade, du désespoir, de la solitude. Les mains nouées forment autour de la terre une farandole de joie, d’entraide, de fraternité. Les mains jointes sont une prière.

Redécouvrir l’essentiel. « Qu’est-ce donc que l’essentiel ? » demanderait Pilate aujourd’hui. La réponse n’est-elle pas dans cette eucharistie qui nous est interdite, communion entre l’homme et Dieu, et entre les hommes eux-mêmes ? La communion, voilà ce que ce virus est venu frapper, comme un glaive enfoncé au cœur même de ce qui fait sens. Bientôt, cependant, l’ennemi sera terrassé par ces hommes et ces femmes de bien, l’armée des soignants pleins d’abnégation. Ce ne sera pas suffisant. Il faut reprendre le chemin de la Vie. Osons prier pour que notre humanité se lève, tel l’enfant prodigue, pour aller vers le Père qui l’attend avec impatience pour la serrer dans ses bras, au bout de cette longue quarantaine où, confite dans son orgueil, elle s’est confinée loin de Lui.

Écrivain. Dernier ouvrage : « L’invité des Médicis. Mémoires de Fakhreddine II » (Philippe Rey, 2020).


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