Marcel Ghanem et ses invités lors du téléthon organisé dimanche dernier. Photo fournie par la MTV
Alors que le Liban était déjà plongé dans une crise économique et financier grave, l’arrivée du coronavirus a mis en lumière l’état déplorable du secteur de la santé publique, propulsé en première ligne face à l'épidémie. Cet état des lieux alarmant a encouragé le lancement de plusieurs initiatives privées pour venir en aide au secteur hospitalier et au personnel de santé, mais aussi aux plus démunis pour les aider à affronter les défis logistiques et financiers monstres alors que l'Etat est défaillant et lourdement endetté.
Dernière initiative en date, le téléthon parrainé par la chaîne de télévision privée MTV, destiné à recueillir des fonds pour le secteur hospitalier, les services de secours, aider les plus démunis et assister les prisons qui manquent cruellement de moyens. Applaudie par un grand nombre de téléspectateurs, l’initiative n’a toutefois pas manqué de susciter le courroux de plusieurs activistes, plus précisément lorsque des banquiers et des responsables politiques se sont manifestés durant l’émission pour contribuer aux donations. Organisé dans le cadre de l’émission phare de Marcel Ghanem, Sar el-Wakt (Il est grand temps…), le téléthon, qui a couru sur plusieurs jours, atteignant un record d’appels dimanche dernier, a permis de recueillir plus de 23 milliards de livres libanaises en promesses de dons selon un premier décompte.
Nombreux sont ceux qui ont salué cette initiative, notamment pour le secteur de la santé, alors que les hôpitaux, en guerre contre le Covid-19, manquent aussi bien de draps que d'équipements spécialisés.
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Des applaudissements...
Plusieurs ressortissants étrangers ont notamment contribué à cette initiative solidaire, touchant tous les âges et tous les milieux socio-économiques. Ce ne sont pas que ces individus aisés qui ont mis la main à la poche. Dans le cadre de cette initiative, des groupes d'écoliers ou encore des familles ayant des ressources limitées, ont aussi fait des dons. « Face au Covid-19, c’est le virus de la solidarité et de l’entraide qui a fini par prendre le dessus », commente un téléspectateur pour L’Orient-Le Jour.
Fait inédit lors de ce téléthon, tous les donateurs ont, d’une même voix, posé comme une condition sine qua non à leurs dons, que les montants versés soient directement alloués aux institutions concernées - principalement l’hôpital Rafic Hariri, en première ligne face aux coronavirus, et d’autres institutions hospitalières publiques, mais aussi la Croix-Rouge libanaise, les prisons, certaines associations caritatives -, par manque de confiance dans l’État libanais.
Un message saisi au vol par l’administration de la MTV qui a décidé, dès les premiers dons, de mettre en place un comité formé de personnalités intègres et dignes de confiance, comme le bâtonnier de Beyrouth, Melhem Khalaf, le professeur de Droit Nasri Diab, et Ramzi Akkawi de la société Ernst and Young, un cabinet d’audit international chargé de contrôler l’ensemble de l’opération.
« Les donateurs ont eu le choix de verser directement l’argent, en liquide ou par chèque, aux institutions bénéficiaires ou d’effectuer un virement sur un compte ouvert auprès de la Banque Audi », commente un responsable de la MTV, ce mécanisme étant mis en place « pour rassurer les gens ».
(Lire aussi : Les gestes qui protègent face au coronavirus expliqués aux enfants)
...mais aussi des critiques
Couronnée par un succès inattendu, l’occasion du téléthon a été saisie au vol par plusieurs figures politiques ainsi que par des banquiers qui y sont également allés de leurs contributions. De quoi récolter de belles sommes d'argent. Mais dans le contexte économique difficile, marqué notamment par des restrictions bancaires qui pèsent sur les citoyens, et dans la continuité de la révolte libanaise contre la classe politique dans son ensemble, la soudaine générosité de certaine figures a pu irriter.
« Ma banque a appelé durant le téléthon pour faire don de 350 000 dollars », lance un activiste sur sa page Facebook, ajoutant, avec ironie : « puisés dans mon propre compte ». En raison des restrictions bancaires, les clients des banques ont de grosses difficultés, depuis des mois, à avoir accès à leurs propres économies, surtout quand elles sont en dollars. Alors qu'avec la chute du cours de la livre, sur le marché secondaire, les économies en monnaie locale ont, de facto, perdu beaucoup de leur valeur.
Zeina Hélou, une activiste qui a joué un rôle prépondérant durant la révolte du 17 octobre, dénonce ainsi avec virulence le « sursaut d’altruisme » dont ont fait preuve certains directeurs d’établissements bancaires. « Les banques puisent dans les dépôts des Libanais pour en faire don aux hôpitaux chargés de soigner ces mêmes citoyens s’ils devaient être atteints par le virus », commente Mme Hélou. « Si leur dévouement était sincère, autant faire ces dons discrètement, sans publicité », ironise l’activiste.
Les politiques ont également été vertement critiqués, notamment après les appels effectués par le chef du Parti socialiste progressiste, Walid Joumblatt, et l’ancien ministre de l’Intérieur, Nohad Machnouk, qui ont fait don, le premier de la somme de 600 000 dollars le second de plus d’un million de dollars.
« Dans un État idéal, chaque député, ministre ou responsable de banque ayant appelé pour effectuer des dons devraient se préparer à faire l’objet d’une enquête », commente, en allusion à d'éventuelles suspicions d'enrichissement illégal, Joëlle Boutros, avocate à l’Agenda Légal.
Sur un ton plus badin, un internaute a tenu à remercier Walid Joumblatt pour sa généreuse contribution, avant de lui rappeler qu’« il doit encore aux Libanais 50 milliards de dollars moins les 600 000 » qu’il a promis d’offrir à l’hôpital Rafic Hariri et à la Croix-Rouge libanaise.
Certains voulaient se souvenir de l'élan collectif de solidarité, face aux catastrophes qui s'enchaînent au Liban. « Il est plus important de se concentrer sur le geste de milliers de philanthropes avérés qui ont rejoint cette action collective, que sur les politiques et banquiers qui ont fait étalage d’altruisme pour se racheter aux yeux d’une opinion publique désormais échaudée », commentait, ainsi, un téléspectateur.
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commentaires (11)
On ne peut rien reprocher aux banques qui donnent en livres libanaises. Quant aux politiciens, rien n’empêche malgré les dons de porter plaintes et d’ouvrir des investigations. J’espère juste que mon pognon sera bien utilisé...
Chady
16 h 36, le 26 mars 2020