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Nos lecteurs ont la parole - Par Serge Seroff

Makhoul 78

Beyrouth se remettait d’une crise aiguë dont les effets sur la société allaient se ressentir pour des décennies entières. Au Liban, on avait réinventé la « guerre civile », les arrestations à l’accent ou à l’appartenance religieuse.

D’Europe on avait vu des reportages ahurissants sur les combats dans ce pays. Franc-tireur, fier de son « métier », hommes propres sur eux et assassins, combattants grimés posant devant les caméras. On était allé d’image en image, ébahis par l’inventivité dans la destruction d’un mythe. Une ère était passée. Qu’allait-on découvrir par la suite ? Nous n’y pouvions rien, sinon d’y aller de nos supputations étayées de rumeurs et de prédictions catastrophistes pour les mois à venir. Telle date il arriverait ceci. Avant cette date… ne rien entreprendre, sur les conseils de « il paraît ».

En 1978 donc, un ensemble de familles, des milliers sans doute, revenaient pour vivre au Liban. Sur une plaie loin d’être refermée.

C’est dans cette ambiance plutôt optimiste – tout le monde avait de bonnes intentions, en tout cas pour son petit environnement, son petit clan – que dans notre rue Makhoul à Hamra (un quartier de confessions multiples malgré quelques migrations) un petit comité se forma à l’initiative du patron d’un restaurant très connu de cette rue, y compris durant les pires moments de la guerre.

Mes parents y avaient été associés, en compagnie d’autres personnes toutes disposées à faire de leur mieux pour élaborer une journée festive où la rue, rendue entièrement aux piétons, serait dévolue au commerce artisanal et aux représentations artistiques diverses.

Ce fut une journée mémorable, dont je ne pourrais décrire que quelques plans, de mémoire, peut-être même se mêlent-ils à ceux de la même fête qui eut lieu en 1979.

L’ouverture avait été faite par le moukhtar du quartier, l’équivalent du « maire » local.

Ma mère avait un stand où elle présentait ses fabrications artisanales, abat-jour, tissus imprimés…

Notre ami Georges avait, tout près de nous, exposé ses tableaux et se démenait à la fabrication sur-le-champ de bijoux pour ses jeunes clientes qui batifolaient dans son entourage.

Notre épicier, qu’on ne peut d’aucune façon qualifier d’affairiste, avait, pour l’occasion seulement, installé sa cuve et le nécessaire à la fabrication des sandwiches de falafel. Comme s’il avait redécouvert une activité qu’il pratiquait jadis, et qu’il remettait au goût du jour.

Plus loin, Sana avait aussi son stand d’artisanat, qu’elle tenait avec ses deux filles, charmantes d’ailleurs.

Il y avait aussi un couple de jeunes Allemands, la vingtaine, un frère et une sœur, que je voyais souvent au cours de mes balades dans le quartier. Lui exposait ses tableaux. Elle, je ne sais plus si elle exposait. En tout cas, son charme ravageur et germanique avait pour effet qu’elle se trouvait tout le temps accompagnée. J’étais jaloux de tous ses prétendants, mais j’avais une excuse, j’étais bien plus jeune qu’elle.

Ailleurs, il y avait une jeune femme qui chantait, accompagnée de sa guitare. Elle chantait, entre autres, des chansons de Joan Baez, dont elle était sans doute fan.

Là, elle se donnait en spectacle au public, grimée en clown, ce qui suscitait l’étonnement.

L’atmosphère de cette journée avait été bon enfant. Mémorable. Il y avait un monde fou. Sans doute l’effet du bouche-à-oreille avait fonctionné et attiré du monde qui venait non loin de là, de la rue Hamra très populaire. De plus, c’était un dimanche, congé dominical pour tous. Même les soldats syriens étaient en goguette et se fondaient à la foule.

Dans le parking sous notre maison, il y avait un stand qui gonflait des ballons à l’hélium, plus légers que l’air. Un stand de crêpes diffusait de la musique pop à fond. Je me rappelle bien de We don’t need no education des Pink Floyd. À l’ouverture du morceau, on aurait cru que des hélicoptères étaient en train d’atterrir sur notre maison. Cela venait de la musique, effet bœuf garanti.

Moi, j’étais aux aguets aux fenêtres de notre maison, je surveillais les allées et venues de l’Allemande, et de ses prétendants…

Une journée comme ça, cela nous avait fait oublier les affres de la guerre, et on croyait l’espace de quelques jours que la paix était possible.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Beyrouth se remettait d’une crise aiguë dont les effets sur la société allaient se ressentir pour des décennies entières. Au Liban, on avait réinventé la « guerre civile », les arrestations à l’accent ou à l’appartenance religieuse.D’Europe on avait vu des reportages ahurissants sur les combats dans ce pays. Franc-tireur, fier de son « métier », hommes propres sur eux et assassins, combattants grimés posant devant les caméras. On était allé d’image en image, ébahis par l’inventivité dans la destruction d’un mythe. Une ère était passée. Qu’allait-on découvrir par la suite ? Nous n’y pouvions rien, sinon d’y aller de nos supputations étayées de rumeurs et de prédictions catastrophistes pour les mois à venir. Telle date il arriverait ceci. Avant cette date… ne rien...
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