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Interview

Nadim Houry : « Faut-il aussi une révolution au sein de la diaspora ? »

Pour le directeur exécutif de l’Arab Reform Initiative, il faut voir comment les Libanais de l’étranger exprimeront le désir de changement au niveau politique.

Nadim Shehadi et Nadim Houry. Photo Sylviane Zehil

Les vagues de protestations populaires qui se sont répandues dans le monde arabe, dont le Liban, en 2019, ont été marquées par la participation notable des communautés diasporiques. Les Libanais ont ainsi été particulièrement actifs dans plusieurs capitales à travers le monde, reprenant les slogans de leurs compatriotes mobilisés au Liban contre le pouvoir et appelant à un nouveau système de gouvernance. « La diaspora libanaise a toujours été étroitement liée au Liban. Mais si elle a joué un rôle important sur le front économique, éducatif et culturel, elle a rarement fait part de sa vision politique, économique et sociale pour le pays », commente dans une interview à L’Orient-Le Jour Nadim Houry, directeur exécutif de l’Initiative arabe de réforme (Arab Reform Initiative), un important groupe de réflexion sur la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, en marge d’une conférence sur le thème : « La diaspora libanaise en fait-elle assez pour le Liban ? ».

Nadim Houry était invité le 19 février dernier par Nadim Shehadi, directeur exécutif de la LAU à New York, à une discussion sur le rôle de la diaspora et ce que les Libanais peuvent apprendre des modèles économiques des pays qui ont fait faillite mais qui s’en sont sortis, tels que l’Argentine, l’Islande, la Russie, la Grèce, l’Arménie et bien d’autres. La conférence a attiré une nouvelle génération de jeunes Libanais à New York avides de changement.

Derrière cette question un peu provocatrice, « la diaspora libanaise en fait-elle assez pour le Liban », se cache une sous-question, selon l’ex-directeur du programme terrorisme et lutte antiterrorisme à Human Rights Watch : « Faut-il une révolution au sein de la diaspora pour venir en aide au Liban ? ».

« Si la diaspora a volé au secours des familles, des communautés et des villages en périodes de crises, elle n’a toutefois pas vraiment été un facteur de changement politique », constate Nadim Houry. « On peut même dire que c’est une diaspora conservatrice qui soutient les partis confessionnels existants », juge-t-il. Une nouvelle dynamique semble cependant se dessiner dans le paysage de la jeune communauté libanaise qui recherche un nouveau mode de fonctionnement avec la création de nouveaux réseaux et partis politiques. « Il serait intéressant de voir comment ce désir de changement se manifestera au niveau politique », relève-t-il.

Nouvelle ère d’économie politique

La diaspora peut-elle jouer un rôle dans le processus de démocratisation, le changement politique et la responsabilisation ? « Cela dépend de la manière dont elle évoluera. Le Liban entre dans une nouvelle ère en matière de politique économique. L’ancien modèle de clientélisme qui permettait le contrôle politique a fait banqueroute. Il faudra chercher un nouveau modèle en s’inspirant des expériences de la Grèce, de l’Arménie et aussi du modèle argentin et autres pays en faillite. Pour ralentir l’effondrement économique ou repenser le modèle économique libanais, il faudra investir dans une économie productive, » estime Nadim Houry.

Deux idées intéressantes ont émergé lors de la conférence de New York. « La première est la création d’un fonds souverain libanais soutenu par la diaspora qui jouera un rôle au niveau de la gestion de la crise de la dette et de la crise monétaire, avec un nouveau mode de gouvernance et un droit de regard. La deuxième est la création, par la diaspora, d’un fonds de soutien aux petites et moyennes entreprises. C’est une manière de recapitaliser, d’aider les petites et moyennes entreprises dont le Liban a un besoin vital aujourd’hui », prône Nadim Houry, en rappelant l’exemple réussi de la diaspora grecque. « L’idée est d’investir ensemble au Liban dans des projets productifs pour développer l’activité économique. À l’Initiative arabe de réforme, nous observons les expériences réussies pour tenter d’en tirer les leçons », note-t-il.

« Pour être plus stratégique, le Liban a besoin d’individus et de structures, estime-t-il. C’est ce qui manque profondément au Liban et aux Libanais. Pour mettre en place des structures économiques, il faudra créer des fonds financés par la diaspora. D’autres pays l’ont fait. Les montants élevés transférés aux familles au Liban sont des fonds qui ne sont pas dépensés d’une manière stratégique. »

« La diaspora a toujours fait part de solidarité à l’égard des Libanais du pays, mais elle a rarement fait part de vision économique, politique sociale pour le Liban », répète M. Houry. « La diaspora peut donc aider dans le contexte immédiat de crise tel qu’elle l’a fait dans le passé, et comme le prouvent les documents très intéressants qui se trouvent aux États Unis sur le rôle de la diaspora libanaise durant la famine de 1917. Il faut dire que la diaspora libanaise n’a pas encore réussi à sortir des clichés pour se transformer en une force incontournable en proposant un nouveau modèle politique et économique », conclut-il.


Les vagues de protestations populaires qui se sont répandues dans le monde arabe, dont le Liban, en 2019, ont été marquées par la participation notable des communautés diasporiques. Les Libanais ont ainsi été particulièrement actifs dans plusieurs capitales à travers le monde, reprenant les slogans de leurs compatriotes mobilisés au Liban contre le pouvoir et appelant à un nouveau...