Portrait

Robert Mardini, homme tout-terrain et numéro deux du CICR

Ce Libano-Suisse de 47 ans sera à partir de mars 2020 le nouveau directeur général du Comité international de la Croix-Rouge. Retour sur un parcours riche.

Robert Mardini dans le rif de Damas, en mai 2017. Photo fournie par le CICR/Ali Yousef

« Pourquoi vous, Monsieur Mardini? » Pour préparer son entretien d’embauche, Robert Mardini a opté pour un interlocuteur redoutable. Sa fille, Eva, qui du haut de ses 10 ans semble avoir un don pour aller à l’essentiel, et ce sans détour.

Cette préparation a porté ses fruits. Le 31 octobre dernier, ce Libano-Suisse de 47 ans, jusque-là représentant du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) auprès de l’ONU, décrochait le poste de directeur général du CICR. Un poste qu’il prendra le 30 mars 2020. Après un peu plus d’un an à New York, il se prépare donc à vivre à Genève avec son épouse Carla Haddad, qui travaille dans l’humanitaire également, Eva, bien sûr, et sa deuxième fille, Aya, âgée de 6 ans.

Costume-cravate impeccable, barbe soigneusement taillée, M. Mardini reçoit L’Orient-Le Jour dans son bureau situé à deux pas du siège des Nations unies. Il revient sur son parcours : 22 années sur le terrain, au siège du CICR et à l’ONU. Une manière finalement de répondre à la question de sa fille.


De Tripoli en guerre
Robert Mardini est un enfant de la guerre. « Trois ans après ma naissance à Tripoli, la guerre civile a éclaté au Liban », raconte-t-il. Une période dont il se souvient qu’elle était « difficile », notamment lorsque les affaires de son père, qui avait un labo photos – « l’un des premiers à développer des photos en couleur dans la ville » – commencent à battre de l’aile. De cette période, il se souvient des « guerres de rue, des voitures piégées, des bombardements ». C’est aussi à cette époque qu’il découvre la Croix-Rouge libanaise et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). « Je les ai vus travailler et venir en aide aux plus défavorisés et c’est quelque chose qui est toujours resté, en filigrane, dans mes pensées », raconte-t-il.

Scolarisé au Lycée français de la capitale du Liban-Nord, Robert Mardini décroche son baccalauréat scientifique. Il espérait ensuite étudier à Lyon, mais finit en Suisse où il suit une formation d’ingénieur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne. En 1996, lors d’un forum entreprises-étudiants, il aperçoit à sa grande surprise un stand du CICR. « Pour moi, le CICR se limitait aux premiers secours parce que c’est ce que j’avais vu pendant mon enfance au Liban. » Lorsqu’il apprend que celui-ci possède une unité d’ingénierie, il a un déclic : « J’ai déposé ma candidature. Et très vite, j’étais embauché. »


Neutralité et impartialité
Il est d’abord dépêché à Kigali, au Rwanda, après le génocide de 1994, qui avait fait 800 000 morts selon un bilan de l’ONU. « C’était un grand dépaysement de passer de la Suisse à un pays qui se relevait d’un épisode tragique et extrêmement douloureux. L’ambiance était très lourde. » Il y restera un an et demi. En 1998, Robert Mardini est envoyé en Irak où il est en charge de la réhabilitation des stations de pompage et de traitement d’eau potable. « Toute l’infrastructure du pays était affectée par les conséquences de la guerre et des sanctions », se souvient-il.

C’est au cours de ses premières missions sur le terrain que M. Mardini comprend « l’importance d’un CICR qui peut opérer dans un environnement polarisé, où les gens n’ont plus confiance les uns dans les autres, et où la neutralité et l’impartialité, principes de base de l’organisation, vont être indispensables ». Aujourd’hui, le diplomate et humanitaire affirme que « tout l’art, lorsqu’on représente le CICR, est de savoir mettre ses convictions de côté et négocier pour les gens. La neutralité et l’impartialité deviennent une deuxième nature ».

Après l’Irak, il est rappelé au siège, à l’unité Eau et Habitat pour développer la compétence du CICR en génie civil-construction. S’il est basé à Genève, Robert Mardini continue de faire des allers-retours sur le terrain pour venir en aide aux équipes qui s’y trouvent. Il se rend en Somalie, en Éthiopie, en Érythrée, au Soudan, au Burundi, au Pakistan, en Afghanistan, au Népal, aux Philippines, en Indonésie, au Yémen, en Syrie... Petit à petit, il gravit les échelons : d’abord expert en génie civil, il devient chef adjoint puis chef de l’unité Eau et Habitat. En 2010, il est nommé directeur général adjoint du CICR et en 2012 directeur régional du Proche et Moyen-Orient, jusqu’en juillet 2018.

S’il devait choisir un pays qui l’a particulièrement marqué au cours de ses visites de terrain, ce serait le Yémen. « J’ai découvert ce pays pour la première fois en 2006. Je pense que c’est une des catastrophes humanitaires les plus criantes qui soit. Où qu’on aille au Yémen, quand on discute avec des femmes, des pères de famille ou des enfants, la détresse est palpable », affirme-t-il.

Le terrain, celui qui permet de sentir et de comprendre, est essentiel pour Robert Mardini. Alors que certains reprochent au CICR avec son siège à Genève d’être déconnecté des réalités du terrain, le prochain directeur général estime qu’au contraire, le CICR tire sa force de son expérience sur le terrain. « La force du CICR, c’est d’avoir la crédibilité du terrain, de connaître la réalité des gens et d’être indépendant. Cela nous met dans une position de force lorsque nous négocions et dialoguons avec les belligérants, États ou groupes armés pour leur rappeler leurs obligations en vertu du droit international humanitaire », estime-t-il.


Le garde-fou de la dignité
C’est d’ailleurs son expérience du terrain qui lui a permis d’assurer au mieux sa mission de représentant du CICR à l’ONU. « Au Conseil de sécurité, nous essayons de ramener au centre des discussions le vécu des personnes affectées, de dépolitiser les débats autant que possible, d’influencer les États quand ils votent des résolutions pour renforcer la protection des civils piégés dans les conflits et optimiser l’accès humanitaire », explique-t-il.

Aujourd’hui, Robert Mardini s’apprête à remplacer Yves Daccord, directeur général depuis 2010. « Un grand honneur et une énorme responsabilité », dit-il. Le CICR est une organisation de plus de 20 000 collaborateurs et son budget s’élève à 2,2 milliards de dollars. « Entre 2011 et 2019, le budget du CICR a augmenté de 70 %. Ceci n’est pas un indicateur de succès, mais plutôt le signe que les conflits armés n’arrivent plus à être résolus par les parties au conflit et la communauté internationale. »

Robert Mardini sait que sa mission ne sera pas facile. « Nous sommes dans un monde de plus en plus polarisé. Un monde où l’action humanitaire est souvent politisée et utilisée par les uns ou les autres pour soutenir leur propre version des événements », dit-il. Mais il se dit « serein » et « prêt à relever le défi », ajoutant : « Le travail au CICR nous apprend dès les premières missions qu’il faut avoir l’ouverture d’esprit pour comprendre et gérer des situations nouvelles. »

Son objectif principal, à quelques semaines de sa prise de fonctions, « est que le CICR reste pertinent pour les personnes affectées par les conflits armés futurs. Et que ces personnes sachent qu’il arrive à jouer un rôle essentiel même dans les moments les plus sombres », car pour lui le Comité international de la Croix-Rouge est finalement « le garde-fou de la dignité pendant la guerre ».



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