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Nos lecteurs ont la parole - Par Carine Chamoun Chammas

Janvier 2020

Le mois de janvier est traditionnellement un mois de restrictions et de rigueur. Après le père Noël qui passe allègrement vider vos poches en décembre, l’inspecteur des finances s’invite chez vous et met la main avidement à votre porte-monnaie. Traditionnellement. Mais pas cette année.

Cette année, moi, Libanaise ordinaire, fille aimante, femme peu soumise, mère intransigeante, entrepreneuse frileuse mais honnête, citoyenne jusque-là exemplaire à tous les points de vue, j’ai décidé que je ne payerai pas. Pas une livre, pas une piastre, pas un fels… Basta… Ça suffit.

Je ne payerai pas son dû à l’État. À cet État qui s’est moqué de moi et qui a abusé de ma crédulité et de ma soumission. Je ne payerai plus de la sueur de mon front les salaires de fonctionnaires fantômes, de sous-fifres inutiles, d’enseignants incompétents, de fumeurs de havane, buveurs de café et autres colleurs de timbres. Accessoirement, je ne payerai plus les tabasseurs de mes enfants. Je ne payerai plus pour financer des hôpitaux inexistants ou, pire, inefficaces, inhumains et inadaptés. Je ne payerai plus pour financer des écoles délabrées, insalubres où le niveau d’enseignement est plus que douteux (mais qui placent leurs élèves sur les podiums tous les ans). Je ne payerai plus pour financer des travaux publics chétifs, des pellicules d’asphalte qui s’effritent aux premières pluies, des nids de poule qui logeraient des dinosaures, des égouts qui débordent et arrosent les laitues. Je ne payerai plus pour des lampes qui clignotent et des robinets qui crachouillent. Je ne payerai plus pour des barrages qui éreintent la nature, qui dépeuplent les forêts, qui effacent notre histoire et qui au bout du compte laissent la place belle aux citernes. Je ne payerai plus pour l’achat de blé ou de pommes de terre au prix fort selon des contrats douteux pendant que mon agriculteur meurt de faim parce que sa production pourrit dans ses champs faute de subventions ou de rachat par l’État. Je ne payerai plus pour regarder vieillir mes parents trop vite à force du souci de leurs vieux jours. Je ne payerai plus pour slalomer entre ces enfants jetés à la rue dans le froid et sous la pluie.

Je ne payerai pas son dû à l’État tant que l’État ne me rendra pas mon dû. Et cet argent qu’il lorgnera, cette somme à deux, trois, quatre chiffres, ou plus, qu’il pleurera, j’irai le donner à Beit el-Baraka, Beit Jdoudna, Sesobel, arcenciel, les Restos du cœur, Matbakh el-Balad, Save Beirut Heritage et toutes ces autres associations, tous ces bénévoles qui font le boulot de l’État et qui le font mieux que lui avec plus de cœur et plus d’efficacité. Je le donnerai et jamais au grand jamais je ne le regretterai.

Et j’irai même plus loin. J’irai manifester sur toutes les places et devant toutes les ambassades. J’irai réclamer justice. J’irai demander des comptes. Je réclamerai des enquêtes, des inspections à toutes les nations qui ont un jour doté, donné, prêté à l’État. Je leur demanderai de venir voir où est passé leur argent. De venir regarder dans quelle misère et déchéance nous sommes tombés malgré la pluie d’aides dont ils nous ont arrosés. De venir voir les usines de traitement des eaux usées, les centres de tris de déchets, les autoroutes nationales, les rues de villages, les dispensaires, les hôpitaux, les écoles et les bibliothèques publiques, les coopératives agricoles, les fermes modèles bio… Tous ces projets qu’ils ont menés à bien. De venir les voir. Les chercher. Sur le terrain. Ou sur Google Maps. Je leur demanderai aussi de voir le niveau de vie des responsables de cet État. De le comparer à celui de leurs responsables à eux et à la situation locale. Je les supplierai de lever le secret bancaire et d’aller chercher dans leurs banques ou dans les paradis fiscaux. Car c’est là qu’ils trouveront leur argent. Et alors qu’ils le reprennent et le rendent à leurs citoyens qui manifestent dans les rues pour une vie plus digne ou alors à des pays dans le besoin en Afrique ou en Asie où les dirigeants se soucient de leur pays plus que de leurs poches.

Je ne payerai pas son dû à l’État. À cet État voleur, arnaqueur, suceur de sang et de vie. Et s’il s’écroule, s’il fait faillite, s’il dépose son bilan auprès des instances financières internationales par ma faute et celle de mes semblables, je ne le pleurerai pas. Car cet État-là peut mourir, aller au diable et emporter avec lui ses rejetons. La nation, elle, se lèvera… Thawra…


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Le mois de janvier est traditionnellement un mois de restrictions et de rigueur. Après le père Noël qui passe allègrement vider vos poches en décembre, l’inspecteur des finances s’invite chez vous et met la main avidement à votre porte-monnaie. Traditionnellement. Mais pas cette année.Cette année, moi, Libanaise ordinaire, fille aimante, femme peu soumise, mère intransigeante, entrepreneuse frileuse mais honnête, citoyenne jusque-là exemplaire à tous les points de vue, j’ai décidé que je ne payerai pas. Pas une livre, pas une piastre, pas un fels… Basta… Ça suffit.Je ne payerai pas son dû à l’État. À cet État qui s’est moqué de moi et qui a abusé de ma crédulité et de ma soumission. Je ne payerai plus de la sueur de mon front les salaires de fonctionnaires fantômes, de sous-fifres inutiles,...
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