C’est le témoignage d’un jeune rebelle, Abbas, qui raconte que lors d’une manifestation sur la place de Nabatiyé, une femme âgée l’aborde et lui demande des nouvelles de son camarade Ayman. Ce dernier a été touché à l’œil par un tir de flashball et risque de perdre la vue. La vieille dame a vu le reportage à la télévision. Elle veut savoir comment il va, s’il a le moral, s’il a des chances de récupérer. Abbas la rassure, lui dit qu’Ayman est bien entouré, que le moral est bon ; quant à la vue, il faudra attendre le résultat des interventions chirurgicales. La vieille dame le regarde en silence et tout à coup lui lance : « Vous prendriez mon œil ? Je suis vieille, et ce jeune homme en a bien plus besoin que moi. » Abbas serre l’inconnue dans ses bras, bafouille quelques mots en retenant ses larmes. Mais la femme insiste, répète sa phrase et ajoute : « Je le dis sérieusement, si l’opération échoue, je veux lui donner mon œil. C’est comme s’il était mon fils. Vous tous, dans cette révolution, vous êtes mes enfants. »
Qui ne s’est mêlé à la foule révoltée, qui n’a scandé à l’aveugle ces slogans aléatoires, à bas le régime, à bas les voleurs, à bas les banques, à bas ce qu’on voudra, dictés par un mégaphone d’où sort le plus souvent, impérative et impériale, une voix de femme ; qui n’a cru dur comme fer au pouvoir de la société de reprendre son destin en main aussi fermement qu’elle tient son drapeau, ou vécu l’extraordinaire fusion, depuis le 17 octobre, de purs étrangers devenus frères et sœurs d’infortune et de rage, ou partagé l’incroyable énergie des débuts et l’énergie encore plus méritoire du centième jour et des suivants, ne peut comprendre la force du lien qui s’est tissé entre les Libanais libres face auxquels le pouvoir ne peut que regarder ses souliers.
Ce 17 octobre était un jour comme les autres, pourtant. Comment calculer la goutte de trop quand aucune, jusque-là, n’avait réussi à faire déborder le vase ? La veille, dans la fureur des incendies qui avaient ravagé le Liban, et alors que les pompiers et les riverains s’acharnaient à éteindre les flammes, on avait découvert l’archaïsme d’un système confessionnel poussé jusqu’à la caricature, en vertu duquel aucun garde-forestier n’avait été désigné, simplement parce qu’il ne s’était pas trouvé de candidats en nombre suffisant pour assurer la parité intercommunautaire. Dès lors, le pouvoir aux abois s’est révélé dans sa nudité la plus crue, et le pacte confessionnel supposé protéger les droits de chacun, au lieu d’immuniser les communautés, s’est transformé en maladie auto-immune. L’heure de vérité a sonné d’elle-même. Les masques sont tombés et les tabous avec.
On comptera en vrac, parmi les acquis définitifs du 17 octobre : une autonomisation accrue des femmes, incontournables meneuses de la rébellion ; une solidarité sociale exemplaire dans un pays réputé frimeur et individualiste ; un anoblissement de la pauvreté longtemps traitée avec condescendance ; l’intégration de l’homosexualité ; le rejet de la xénophobie ; l’ouverture du débat longtemps muselé par la classe gouvernante ; la libération de la parole ; l’appropriation publique de l’espace urbain ; l’exigence de transparence ; le rejet radical des divisions et répartitions confessionnelles qui, au final, ne servent que les intérêts des gouvernants… Dans la foulée, le mépris naguère impensable exprimé à ces mêmes gouvernants.
La scène pathétique offerte mardi soir par Donald Trump et Benjamin Netanyahu annonçant unilatéralement leur OPA sur la Palestine pourrait nous faire craindre une malveillance similaire. L’appauvrissement galopant du Liban nous fragilisera-t-il au point de nous contraindre un jour à choisir entre la survie immédiate d’une génération et l’avenir de la suivante ? Ce ne sont ni nos vieux seigneurs de guerre, ni leurs avatars, ni leur cupidité notoire, ni leurs allégeances, ni leurs chipotages antédiluviens qui nous en préserveront. La révolution-révélation que nous sommes en train de vivre, éminemment unificatrice, est notre bouclier. Par sa soif de vérité elle nous sauve et nous affranchit. Et son grand rêve est une trouée de lumière dans un ciel depuis cent ans incertain.


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Qu'il est beau votre article, chère Madame ! Mes paupières sont bien humides maintenant. Je ne me souviens plus qui avait dit que nous sommes un grand peuple dans un petit pays. Ce que vous racontez en témoigne. Je me souviens très bien en revanche de qui avait dit : "ce que j'aime le plus au Liban, c'est son peuple". Mais il n'y a pas que l'émotion dans la vie, encore que celle-ci soit généralement sous-estimée, spécialement par les hommes. Votre description des acquis de la révolution me parait revêtir une grande importance. Je m'en souviendrais lorsqu'il s'agira de répondre à : "Tu y crois, toi, à cette révolution "?
14 h 04, le 30 janvier 2020