Défilé Maison Rabih Kayrouz printemps-été 2021 à Paris, le 20 janvier 2020.
Plus qu’un défilé, c’est une véritable cérémonie qui se donnait lundi 20 janvier à l’ancien Petit Théâtre de Babylone, à Paris, où le couturier Rabih Kayrouz a niché son univers. Écartelé entre ses multiples identités, l’Europe et la Méditerranée orientale, le luxe et la tradition, le minimalisme et l’opulence, Kayrouz a choisi pour son printemps-été 2021 de présenter à travers le vêtement sa vision d’un monde plus que jamais mutant et perturbé. « J’avais décidé de commencer le défilé par une minute de silence en hommage à mes amis de Beyrouth blessés, arrêtés et dont la révolte reste, après plus de 90 jours, lettre morte. La minute a finalement duré plus de dix minutes, temps de passage de toute la collection », confie Rabih Kayrouz, qui ajoute, par ailleurs : « La musique est joie, elle fait partie de mon univers. Mais le silence me convient tout aussi bien et finalement exprime mieux mon message dans les circonstances actuelles. » Au final, ce silence-là fut assourdissant. D’abord parce qu’il est rare d’en envelopper un défilé de mode tant la musique est complice du vêtement dont elle rythme le mouvement et complète le caractère. Ensuite parce que les grands aplats de couleurs, caractéristiques de la patte Rabih Kayrouz, jouaient pour l’occasion les voyelles rimbaldiennes, chaque jet de rouge, de rose, de bleu, d’or, de noir ou de blanc modulant sa propre exclamation et déclarant son propre manifeste. Enfin et surtout parce que le froissement des tissus, amplifié par les enregistrements amateurs, rejoignait, à la fois écho et murmure résiduel, la clameur des rebelles de Beyrouth si lointaine et si proche.
« C’est mon cœur. C’est mon pays »
« Retrouver un pays qui se réveille. Entendre ce cœur qui bat si fort dans la douleur et dans la joie. C’est aussi mon cœur, c’est le mien, le cœur de mon pays. Mon cœur qui se donne et qui vibre, envers et contre tout. La douceur des couleurs et le noir ombrageux. Des tissus tendres comme des roses et la toile rigoureuse. Les bleus céruléens qui disent l’espoir alors que le rouge ardent l’affronte. La concentration de l’atelier qui ne connaît pas les frontières. De Beyrouth à Paris, ici ou ailleurs, la couture est un respect et le savoir-faire est une même passion. La toile, ce précieux commencement, qui esquisse une silhouette et fait naître une femme. Cette femme qui danse, légère comme le beau temps, sombre comme une tragédie, c’est mon cœur. C’est mon pays. C’est Paris. » Les mots de Rabih Kayrouz rejoignent une scénographie qui commence par des « toiles ». Les premiers modèles sont les sublimes radiographies des architectures qui sous-tendent le résultat final. Ces rigoureuses ossatures que viendront bientôt « étoffer » des drapés charnels, encagent le cœur « qui regarde ailleurs » et l’âme résiliente d’une femme lucide et forte, inspirante par-dessus tout, qui traverse notre époque tourmentée. Les robes sculpturales qui découlent de ces géométries harmonisent la douceur de la couleur et de la texture avec la force de la charpente. Toile de coton presque rugueuse, soie fluide, cachemire et laine enveloppants ont à la fois la solidité du cocon et celle de l’armure. Plissés cariatide, mais aussi manteaux déstructurés et restructurés et blousons à capuche, brandebourgs contemporains, jeux dangereux avec la gravité, sequins surdimensionnés… Les 32 modèles présentés rendent hommage à une nouvelle féminité qui assume sa grâce autant que sa puissance.
Une femme – ou une ville –qui renverse les tabous
Le podium est composé d’un parcours de cubes blancs de hauteurs inégales. Cette asymétrie impose un rythme que les mannequins s’approprient, choisissant de monter, de descendre ou de contourner, improvisant à chaque passage un mouvement différent qui finit par se transformer en une chorégraphie spontanée. Pas de chaussures, ici, mais des chaussettes de couleurs contrastées, rouges, noires ou blanches, qui feutrent le pas, assouplissent la démarche et introduisent dans la formalité de la couture une notion nouvelle de décontraction et de féline désinvolture. Entre Beyrouth et Paris, Rabih Kayrouz célèbre une femme – ou une ville – qui ne craint aucune idole et renverse tous les tabous. À la question de savoir s’il a vraiment exclu un mannequin israélien de son défilé, le couturier répond qu’il est – ainsi que sa Maison – totalement étranger à cet incident qui concerne uniquement la jeune femme et sa relation avec la société qui l’a recrutée. Si l’on ne peut faire l’impasse sur une « affaire » qui a obsédé la presse en cette saison de défilés parisiens, voilà qui permet de la clore et de se concentrer sur l’essentiel : la beauté d’une collection qui permet d’anticiper, au cœur de cet hiver tourmenté, le temps d’un défilé à la croisée de la haute couture et du prêt-à-porter, l’archétype des printemps à venir.
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