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Décryptage

Ankara et Moscou jouent officiellement le rôle de parrains du dossier libyen

L’investissement de la Turquie et de la Russie dans le pays s’est fait au détriment des Européens qui semblent s’être « effacés ».

Les ministres russe et turc des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov et Mevlüt Çavusoglu, tenant une conférence de presse conjointe à l’issue des pourparlers sur un accord de cessez-le-feu entre les parties belligérantes en Libye, à Moscou, le 13 janvier 2020. Pavel Golovkin/AFP/POOL

En Libye, la Turquie et la Russie prennent les choses en main. C’est à Moscou, sous le parrainage des ministres russe et turc des Affaires étrangères et de la Défense, que les deux leaders libyens – Fayez al-Sarraj, chef du gouvernement libyen reconnu par l’ONU (GNA, Gouvernement d’union nationale) et le maréchal Haftar, homme fort de l’Est libyen et commandant de l’Armée nationale libyenne (ANL) – se sont retrouvés hier pour des discussions autour du cessez-le-feu adopté dimanche à minuit par les deux parties.

Celui-ci est le fruit de pressions exercées par Moscou et Ankara qui voulaient, dès le 8 janvier, une cessation des hostilités qui durent depuis plus de neuf mois aux portes de la capitale libyenne. Il demeure toutefois assez fragile, même si sur le terrain le « calme » semble être revenu malgré des petites escarmouches. Symbole de cette accalmie : la reprise du trafic aérien depuis le seul aéroport fonctionnel de la capitale libyenne, fermé depuis plusieurs jours.

L’objectif de la réunion d’hier était la signature d’un accord sur un cessez-le-feu « formel » entre MM. Sarraj et Haftar – qui se sont vus la dernière fois en février aux Émirats arabes unis. Le projet d’accord soutient l’initiative russo-turque de mettre en place « une cessation illimitée des hostilités » en Libye. Il prône « la normalisation de la vie quotidienne à Tripoli et les autres villes » et l’accès et la distribution « en toute sécurité » de l’aide humanitaire.

Aucune rencontre entre MM. Sarraj et Haftar n’a cependant eu lieu. « Nous avons refusé de rencontrer (le maréchal) Haftar à Moscou et nous ne serons en aucun cas assis avec lui. Nos négociations (seront) avec nos amis turcs et russes uniquement », a affirmé hier le président du Haut Conseil d’État de la Libye, Khaled al-Machri, cité par al-Jazeera. Un « certain progrès » a néanmoins été obtenu durant cette réunion, a annoncé le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov. Fayez al-Sarraj a apposé sa signature sur l’accord formel de cessez-le-feu, mais le maréchal Haftar a demandé « un peu de temps supplémentaire jusqu’au matin » pour « réfléchir », même s’il considère ce document « de manière positive ».

Les Européens – qui géraient il n’y a pas si longtemps toute la mécanique diplomatique en vue de résoudre le chaos dans le pays (qui dure depuis 2011) – donnent l’impression d’avoir été exclus du processus au profit d’Ankara et de Moscou qui y mènent désormais la danse. Les préoccupations du Vieux Continent restent néanmoins présentes. Il redoute en particulier que la Libye ne devienne une « seconde Syrie » – notamment en raison de « l’internationalisation » du conflit – et veut réduire la pression migratoire à ses frontières, après avoir accueilli des centaines de milliers de réfugiés venus du monde arabo-musulman ces dernières années. Le président français Emmanuel Macron a insisté hier sur la nécessité d’un cessez-le-feu « crédible » en Libye, tandis que l’UE veut croire en une « opportunité importante » pour renouer le dialogue.


(Lire aussi : Cessez-le-feu en Libye: du "progrès" à Moscou mais pas encore d'accord)


De multiples limites

La reprise en main du dossier libyen par Ankara et Moscou provient de leurs importants investissements politiques et militaires sur place. La Turquie, et dans une moindre mesure le Qatar, soutiennent les forces du GNA. Le Saray (palais présidentiel turc) lui fournit une assistance logistique et militaire directe contre les forces du maréchal Haftar (via des drones et véhicules blindés) et a récemment annoncé l’envoi de troupes pour appuyer M. Sarraj.

M. Haftar est de son côté soutenu par les Émirats arabes unis, l’Égypte, l’Arabie saoudite et la Russie – notamment via des mercenaires du « groupe Wagner » opérant en Syrie, en Ukraine et en Afrique –, ce qu’elle continue de nier.

Tout semble pourtant s’être joué en quelques mois pour Ankara et Moscou. Des pays comme l’Égypte et les EAU ont soutenu l’ANL dès 2014, année du déclenchement de la « deuxième guerre civile libyenne ». L’implication intensive de la Turquie et la Russie est beaucoup plus récente.

Le Saray et le Kremlin semblent tenter de faire en Libye ce qu’ils ont déjà fait en Syrie. Ils y soutiennent des forces opposées et s’y sont rapidement imposés comme des acteurs-clés du dossier. Mais comme en Syrie, le processus en cours en Libye comporte son lot de limites.

La première réside dans le « contrôle des acteurs locaux » par les deux parrains. Après tout, le maréchal Haftar n’est pas (encore) comme Bachar el-Assad, à savoir « l’homme de Moscou ». La deuxième limite réside dans les contradictions de l’entente entre Ankara et Moscou qui, comme en Syrie, n’ont pas les mêmes intérêts.

Vient ensuite la question de la participation aux négociations finales pour le « règlement du conflit ». Bien qu’étant devenus les « nouveaux parrains » de la situation en Libye, Moscou et Ankara ne peuvent, à eux deux, régler le problème. La participation des Occidentaux, accusés de faiblesse et de manque d’implication(s) dans le dossier libyen, est essentielle pour une éventuelle résolution du conflit. Ces derniers tenteront de faire entendre leur voix lors de la conférence internationale de Berlin, organisée sous l’égide de l’ONU, ce dimanche.


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