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Rencontre

Natacha Appanah et ce « fil ténu qui sépare ceux qui sont enfermés et ceux qui sont libres »

Alors que son roman « Le Ciel par-dessus le toit » (Gallimard, 2019) vient de remporter le Choix Goncourt de l’Orient en décembre 2019, l’auteure mauricienne partage avec pudeur et délicatesse son parcours d’écrivaine et les interrogations qui le jalonnent.

Nathacha Appanah. Éditions Gallimard/Francesca Mantovani

En raison de l’annulation du Salon du livre francophone de Beyrouth, c’est finalement le 17 décembre que le livre lauréat du Choix Goncourt de l’Orient a été révélé à l’Institut français du Liban, en arabe et en français, avec la participation à distance de Pierre Assouline. Le choix du jury, composé de 36 jurés, représentant 32 universités de 10 pays du Moyen-Orient (Djibouti, Égypte, Émirats arabes unis, Irak, Iran, Jordanie, Liban, Palestine, Soudan et Syrie), a beaucoup ému Natacha Appanah, qui a reçu quinze prix littéraires pour son précédent roman, Tropique de la violence (Gallimard, 2016). « J’ai été très surprise au départ ; d’autant plus que, contrairement au Goncourt des lycéens par exemple, où l’on fait sa petite tournée, la délibération du Choix de l’Orient ne concerne que le livre. Les lecteurs ne me connaissent pas, ils ne savent pas ce que j’ai écrit avant, et cela empêche certains a priori : ils ne se décident que par rapport à leur propre grille de lecture. D’un autre côté, j’aurais aimé qu’ils me disent pourquoi ils ont choisi mon texte. »

La romancière brune, née en 1973 à l’île Maurice, découvre rapidement la place prépondérante de l’écriture dans son existence. « J’ai gagné un prix littéraire à l’âge de 17 ans et j’ai pu me rendre compte que ce qui me travaillait le cœur, la tête, ce que je pouvais écrire dans mon intimité pouvait peut-être avoir un écho chez les autres. J’ai eu le sentiment de trouver un endroit, que j’appelle “le pays”, celui de l’écriture, où l’on n’a pas besoin de mentir ou de porter des masques. J’écris parce que c’est le seul endroit où j’ai l’impression d’être ce que je suis. L’empathie qui naît en lisant m’a toujours parue extraordinaire, et j’aime comprendre et incarner d’autres vies que la mienne. » Une démarche qui n’a pas laissé indifférents les nombreux étudiants du Moyen-Orient qui ont lu, apprécié, puis sélectionné le dernier roman de Natacha Appanah parmi la deuxième sélection de l’Académie Goncourt.


Triangle familial

Le titre du roman, Le Ciel par-dessus le toit, fait écho à un poème de Verlaine, qu’il a rédigé en prison. Le texte introduit d’emblée le lecteur au cœur de l’univers carcéral, où est enfermé Loup, un adolescent qui a été arrêté pour avoir conduit la voiture de sa mère, Phenix, sans permis de conduire, afin de rejoindre sa sœur, Paloma, qui a rompu les liens avec sa famille depuis dix ans. Ce premier fil conducteur narratif s’épaissit au fil des pages, entrelaçant les souffrances et les mots restés en suspens du passé, qui empêchent les trois personnages de ce triangle familial d’habiter leur présent. L’ancienne journaliste souligne l’importance du thème de l’enfermement dans son œuvre. « Dans le cas de Loup bien évidemment, mais aussi l’enfermement dans un corps, dans un pays, dans une tradition, dans un secret… L’écriture de mon roman s’est accompagnée d’un stage d’observation dans la maison d’arrêt de Caen, qui a fait évoluer ma perspective narrative. Au fil de mes visites, j’ai pris conscience que mon texte ne serait pas sur l’incarcération, mais sur l’empêchement, sur le dedans et le dehors, sur ce fil ténu et fragile qui sépare ceux qui sont enfermés et ceux qui sont libres. Et donc sur cette dimension d’impalpable qu’est l’amour : il n’y a que cette perspective qui permet de tenir en prison, l’assurance que quelqu’un nous attend, ce qui constitue le lien que l’on garde avec le dehors. »

Phenix, la grande femme rousse qui a changé de prénom afin de se libérer de « la petite Éliette chérie » qui chantait si bien, charrie la mémoire d’une enfance saccagée par des regards d’adultes portés sur son corps d’enfant. « Cette représentation constante que lui imposaient ses parents l’ont empêchée d’habiter son corps, et après l’épisode des coulisses où elle est abusée par un homme, elle passe son temps à vouloir se réapproprier son corps, à le rendre sien, en le tatouant. Quant à Paloma, elle est enfermée dans l’histoire de sa mère, que cette dernière refuse de partager. Si le tableau semble très sombre, il faut souligner que l’amour existe dans ce trio-là, sinon leur rencontre finale serait impossible », explique avec prudence celle qui ne souhaite pas trahir ses personnages.


Chaque sonorité à sa place

Malgré eux, et de façons très différentes, les personnages semblent prisonniers du passé, et la narratrice l’éclaire d’une manière inattendue. « Ils sont dans les limbes de ce qui doit être pris du passé et de ses vérités ; et tous, sauf Paloma qui a pu construire un équilibre précaire, évoluent dans le flou, parce qu’ils ne se sont jamais parlés. Dans cette famille, on avance sans souvenirs, mais aussi sans mémoire. Et je sais ce que c’est d’avancer sans souvenirs, car mes arrière-grands-parents sont des “engagés”, c’est-à-dire qu’ils ont quitté l’Inde pour venir travailler à Maurice, selon un système organisé par les puissances coloniales française et britannique, afin d’assurer de la main-d’œuvre dans les champs de canne à sucre, après l’abolition de l’esclavage. C’est le sujet de mon premier roman, Les Rochers de poudre d’or (Gallimard, 2003). Tout ce que je sais de mes ascendants indiens, ce sont les histoires que m’ont racontées mes grands-parents, que j’ai enrichies dans le creuset de mon imaginaire. Mais si les souvenirs de mes ancêtres m’échappent, j’ai leur mémoire. Loup et Paloma n’ont rien de palpable sur leurs origines familiales, mais rien d’impalpable non plus : pourquoi leur mère a-t-elle rompu les liens avec ses parents ? Qui est leur père ? » In fine, ce sont les mots qui cristallisent les enjeux majeurs du récit. « Ce ne sont pas vraiment les non-dits, mais ce qui n’est pas dit, qui constitue le creux d’une absence qui s’accentue. Et quand Phenix essaye de parler à ses enfants, elle ne répond pas à leurs questions. J’ai cette impression de cercles, de choses qui tournent et qui n’en finissent pas, tant qu’on n’a pas dit ce qu’il fallait dire, ou dit que l’on ne savait pas comment faire, ou tant qu’on n’a pas demandé pardon. Je crois beaucoup à la douceur de la parole et à son effet, mais dire avec sincérité est difficile de nos jours. »

Le Ciel par-dessus le toit rend compte des bouleversements des lignes transitoires qui marquent l’espace et le temps, entre lesquelles se glissent un tissu émotionnel dense et opaque, dans une langue sobre et poétique. « L’ambition de la forme a été très présente dans ce texte, je voulais que chaque mot soit à l’endroit le plus juste, que chaque sonorité soit à sa place, car comme dans un poème le mot de trop casse la musique », conclut la lauréate du Choix Goncourt de l’Orient 2019, dont le dernier roman sera prochainement traduit en arabe.


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