Rencontre

David Diop : « La guerre est sauvage, ce ne sont pas les soldats qui le sont »

Alors que l’issue de la huitième édition du Choix Goncourt de l’Orient 2019 a été annoncée hier décernant le prix à Natacha Appanah pour « Le Ciel par-dessus le toit » (Gallimard, 2019), David Diop, qui a reçu cette distinction l’année passée, partage avec « L’Orient Le Jour » son émotion d’avoir été sélectionné pour son roman « Frère d’âme » (Seuil, 2018) par une trentaine de jurys d’étudiants, originaires d’une dizaine de pays du Moyen-Orient.

David Diop : « J’étais vraiment impatient de venir au Liban. » DR

L’universitaire, spécialisé en littérature du dix-huitième siècle, se réjouissait de se rendre à Beyrouth pour le Salon du livre de 2019, afin de rencontrer ses lecteurs, et de découvrir son roman traduit en arabe, et paru aux éditions Dar al-Farabi. Cependant, les traditionnelles festivités beyrouthines de novembre qui célèbrent le livre, et qui organisent le Choix Goncourt de l’Orient en partenariat avec l’AUF (Agence universitaire de la francophonie) et l’Institut français du Liban, ont été reportées, pour cause de révolte populaire, et l’écrivain David Diop a dû annuler son voyage. Celui qui a également reçu le prix Goncourt des lycéens en 2018 a su toucher ses lecteurs par un récit qui met en scène l’amitié de deux tirailleurs sénégalais, Alfa Ndiaye et Mademba Diop, venus se battre avec l’armée française pendant la Grande Guerre. Lorsque l’un des deux soldats perd la vie sous les yeux de son « plus que frère », le survivant se laisse gagner par la folie meurtrière environnante et sème l’effroi, ce qui obligera ses supérieurs à l’évacuer à l’arrière dans un centre psychiatrique. Dès lors, Alfa se retourne vers son passé africain, dont la portée symbolique constitue un splendide contrepoint à l’horreur des trachées.

Que représentait pour vous ce voyage au Liban, autour de votre roman « Frère d’âme » ?

Le Choix Goncourt de l’Orient est le premier que j’ai obtenu, avant l’Algérie, la Tunisie, la Slovénie, la Serbie, l’Espagne... Et j’étais vraiment impatient de venir au Liban. Je suis né en France puis j’ai grandi au Sénégal, que j’ai quitté après le baccalauréat pour faire mes études supérieures. J’ai côtoyé, pendant toute mon enfance à Dakar, des Libanais, ils me parlaient de Beyrouth, et ça me faisait rêver.

J’aurais aimé rencontrer les étudiants qui m’ont choisi, originaires de douze pays, et découvrir les couches de sens qu’ils pouvaient apporter en tant que lecteurs de Frère d’âme.

Néanmoins, c’est enthousiasmant de se dire que des gens qui sont très loin de l’histoire de l’Afrique de l’Ouest et de sa place en Occident puissent lire mon roman et rencontrer mes personnages, par la grâce de la traduction. C’est la puissance de la littérature de permettre de vivre des événements par procuration, de faire connaître des civilisations, des représentations du monde qui vous sont étrangères dans le fond, et qui vous deviennent familières, parce qu’il y a une transversalité de l’émotion dans toutes les cultures.

Quelles sont les sources de votre récit ?

J’ai grandi dans une double culture : mon père est sénégalais, et ma mère, française. Mon grand-père maternel a été un soldat de la Première Guerre mondiale, il a survécu mais est mort prématurément sans jamais avoir raconté ce qu’il avait vécu sur les champs de bataille. Cela m’a conduit à lire des lettres de Poilus de la métropole, rassemblées par des historiens. Elles ont été très émouvantes pour moi : en les lisant, j’ai eu l’impression de combler un silence ; une véritable intimité avec la guerre est lisible dans ces textes. Je me suis alors demandé si des lettres écrites par des tirailleurs sénégalais existaient, et je n’ai trouvé que des missives administratives et impersonnelles.

J’ai tout d’abord pensé imaginer une lettre de tirailleur sénégalais, puis j’ai voulu que mon personnage ne parle pas le français, qu’il vienne de la campagne, un peu comme mon grand-père maternel, originaire des Landes. Comme beaucoup de paysans, Alfa et Mademba se retrouvent projetés dans une guerre industrielle, subissant le choc des bombes, dans un champ de bataille vidé de son sens premier, celui de donner la vie. Le narrateur n’étant pas francophone, j’ai imaginé ses pensées, en traduisant son flux de conscience pendant ce moment de grande violence.

Ils s’agit donc de personnages de fiction ; si l’un des deux héros porte mon nom, c’est lié à un trait culturel. Les deux familles Ndiaye et Diop ont une « parenté à plaisanterie ». On raconte qu’il existe une dette de sang entre elles, ce qui leur donne le droit de se taquiner, sans que cela prête à conséquence. Le problème dans Frère d’âme, c’est qu’Alfa a fait une plaisanterie au mauvais moment : il a taquiné son camarade sur son courage, en pleine bataille, et il en éprouve de la culpabilité une fois que son ami est mort.


La dimension orale de votre écriture n’est-elle pas essentielle ?

Il s’agit d’un psycho-récit, et dans la littérature occidentale, les pensées d’un personnage sont un discours. Il y a aussi des traits culturels, liés à l’appartenance du jeune homme à une société de l’oralité, où la mémoire de la parole est fondamentale.

J’ai voulu traduire un discours intérieur en français, sur le rythme de la pensée d’Alfa, rattachée à une autre langue, le wolof. Il m’a fallu travailler le français pour laisser deviner au lecteur francophone que le personnage ne pensait pas en français, par le jeu des répétitions de certaines formules comme « par la vérité de Dieu ». Ces échos internes servent à rythmer le français sur le mode d’une autre langue ; il est très malléable de ce point de vue-là, et permet d’intégrer un autre horizon culturel.

Comment se construit la temporalité à travers une diégèse intériorisée ?

C’est vrai qu’on suit le fil des pensées du personnage, qui est pris dans l’actualité et ensuite, lorsqu’il est contraint de quitter le champ de bataille pour des raisons psychologiques, il y a un mouvement rétrospectif.

Je n’ai pas souhaité inscrire ce récit dans un lieu et une temporalité précis : on suit le temps de la pensée du personnage, qui s’abstrait du contexte, le temps d’une pensée qui se dit elle-même. C’est une voix silencieuse qui s’exprime, et le lecteur entre par effraction dans cette pensée fermée sur elle-même.

Le thème du corps n’est-il pas fondateur dans « Frère d’âme » ?

La Première Guerre mondiale a été un sacrifice immense des corps de la jeunesse du monde entier. Cette guerre industrielle déchiquetait les corps, c’est très flagrant dans les différents témoignages d’écrivains à ce sujet. Certains lecteurs m’ont demandé si la manie d’Alfa de couper des mains était une référence à Blaise Cendrars, qui a perdu sa main à la guerre et qui a écrit La Main coupée. J’en avais une conscience indistincte, et j’avais été frappé au cours de mes lectures littéraires et historiques par le motif de l’amputation. D’ailleurs, le 14 juillet 1919, on a fait défiler sur les Champs-Élysées des centaines d’estropiés. Je montre dans le roman comment les corps ont été donnés en offrande au dieu cruel de la guerre.

Mais il y a aussi des images de la force physique, mise au service du combat, qui me sont venues de L’Iliade, un texte de référence dans sa représentation de l’affrontement des corps, et de leur mise en terre.

« Celui qui raconte une histoire (…) peut y dissimuler une autre histoire. » Cette phrase, qui est une des dernières du roman, est-elle une clé de lecture pour votre texte ?

J’ai voulu montrer que la guerre est sauvage, et que ce ne sont pas les soldats qui le sont. Ce contexte les met en situation de tuer, selon des règles qui semblent éloignées de la sauvagerie, puisqu’on obéit à des rituels. Quand un personnage comme Ndiaye choisit d’aller encore plus loin dans le massacre du corps ennemi, il est inquiétant car il renvoie aux autres un reflet d’une sauvagerie qu’ils pratiquent, mais qui ne dit pas son nom. Peut-être la violence à hauteur d’homme est-elle plus humaine que la violence industrielle ? Souvent les lecteurs disent avoir ressenti une grande fraternité avec Ndiaye alors qu’il massacre les ennemis. Dans le fond, il est très humain, c’est la guerre qui est inhumaine, en plaçant des jeunes gens en position de tuer.

Natacha Appanah, lauréate 2019

« Le Choix Goncourt de l’Orient 2019 », organisé par l’Agence universitaire de la francophonie au Moyen-Orient et l’Institut français du Liban, a été décerné hier à Le Ciel par-dessus le toi de Nathacha Appanah (Gallimard). Le livre lauréat a été choisi au deuxième tour du scrutin avec 26 voix sur 36.

La délibération du jury et la proclamation du résultat ont eu lieu cette année à l’Institut français du Liban suite à l’annulation du Salon du livre francophone de Beyrouth, et se sont déroulés suivant un autre format, en raison de la situation actuelle par laquelle passe le pays. Ainsi, les jurés libanais ont voté sur place et les jurés des autres pays de la région ont voté par visioconférence.

Le jury était composé de 36 jurés, représentant 32 universités de 10 pays du Moyen-Orient : Djibouti, Égypte, Émirats arabes unis, Irak, Iran, Jordanie, Liban, Palestine, Soudan, et Syrie.

Avec la participation à distance de Pierre Assouline, membre de l’Académie Goncourt, la proclamation a été suivie d’un débat public entre les étudiants, modéré par la présidente du grand jury, Salma Kojok, romancière libanaise francophone.

Le lauréat 2019 sera invité à l’occasion du prochain Salon du livre francophone de Beyrouth et son roman sera traduit en arabe.


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