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Décryptage

Les enjeux de la visite de Poutine à Damas

Le président russe a pu vouloir adresser un message au régime, aux Iraniens et aux Américains après l'élimination de Kassem Soleimani.

Le président syrien Bachar el-Assad réuni avec son homologue russe Vladimir Poutine dans les quartiers généraux russes à Damas, hier. Syrian presidency Télégram page/AFP

La Syrie fait partie de l’empire russe. C’est le message que Vladimir Poutine a sans doute voulu faire passer, marteler diront certains, en se rendant à Damas hier pour la première fois depuis 2011, la deuxième en Syrie après sa visite à Hmeimim en décembre 2017. Le message est d’abord adressé à Bachar el-Assad.

Comme lors des dernières rencontres entre le président russe et son homologue syrien, les seules images communiquées mettent en scène la domination du parrain russe sur son « allié » syrien. C’est au siège du groupe des forces armées russes à Damas, et non au palais présidentiel, que la rencontre s’est tenue. Les photos montrent un Bachar el-Assad, seul Syrien présent sur les clichés, au milieu d’une quinzaine de responsables russes, dans une salle où le portrait de Vladimir Poutine est affiché en grand sur un mur couvert de lambris. « Poutine a convoqué Assad à Damas », ironise Amer*, un activiste syrien en Turquie.

Le timing est on ne peut plus important. Quelques jours après l’élimination par les Etats-Unis du général iranien Kassem Soleimani à Bagdad, le président russe semble vouloir s’assurer que cette escalade ne mettra pas en péril ses acquis en Syrie. Dans les seules déclarations communiquées suite à la rencontre, le président russe salue les progrès « immenses » réalisés au cours de ces dernières années, une façon notamment de rappeler qu’il y a largement contribué.

La Russie intervient militairement en Syrie depuis 2015 en soutien au régime et en partenariat avec l’Iran. Téhéran, qui dispose de milliers de miliciens à sa solde en Syrie, a promis de venger la mort de son plus emblématique général en s’attaquant aux troupes américaines dans la région. Des soldats américains étant encore présents dans l’Est de la Syrie, ce théâtre pourrait être celui d’une nouvelle escalade.

« Le moment de la visite inopinée de Poutine en Syrie était logique car il est en route vers la Turquie et il voulait célébrer Noël avec les troupes russes à l'étranger, mais c'était évidemment aussi une occasion de s'assurer que le régime syrien ne penche pas vers l’Iran après le meurtre de Soleimani. Poutine ne veut pas que le régime iranien se venge à partir de la Syrie », décrypte Joe Macaron, analyste au Centre arabe de Washington.

Le message semble ensuite être adressé aux Iraniens. Moscou et Téhéran partagent le double objectif commun de sauver le régime syrien et de réduire l’influence américaine au Moyen-Orient. Mais ils n’ont ni les mêmes intérêts ni le même projet en Syrie. Les Iraniens veulent accroître leur influence sur le pays, non seulement sur les institutions mais via les milices qui lui sont affiliées, pour consolider son axe qui relie Téhéran à Beyrouth et être en capacité d’ouvrir un deuxième front contre Israël à partir du sud syrien.

Les Russes veulent, pour leur part, pérenniser leur aventure syrienne en s’assurant que le régime restera stable et que leur mainmise sur le pays ne sera pas contestée. Une éventuelle riposte iranienne contre les soldats américains présents dans l’est de la Syrie pourrait mettre le projet russe en péril et inciter les Américains, dont le président souhaite quitter le pays, à s’y engager davantage. Moscou joue déjà le rôle d'arbitre entre l'Iran et Israël, souhaitant empêcher qu'un conflit entre les deux ne déstabilise le régime syrien, l’État hébreu ayant mené des milliers de raids contre des cibles iraniennes au cours de ces dernières années.



(Lire aussi : Le Moyen-Orient post-Soleimani : 10 points pour comprendre les enjeux)



Réaction prudente
L’élimination de Kassem Soleimani fait perdre aux Russes leur principal interlocuteur, côté iranien, en Syrie. C’est le général qui aurait convaincu Vladimir Poutine d’y intervenir militairement en juillet 2015. Il avait alors réuni plusieurs officiels russes autour d’une carte du pays, pour leur expliquer comment les défaites d’Assad pouvaient se transformer, avec l’aide moscovite, en victoire. Kassem Soleimani a joué un rôle de premier plan dans la guerre syrienne, en établissant une stratégie militaire et tactique élaborée et en chapeautant les milices iraniennes et étrangères telles que le Hezbollah. Le commandant iranien est à l’origine des réponses sanglantes contre les populations rebelles, notamment en organisant différents sièges tels que ceux de Daraya, de la Ghouta, de Homs ou encore d'Alep.

« C’était lui le vrai chef d’orchestre, l’organisateur, c’est quelqu’un qui avait à la fois un coup d’œil politique, des qualités de stratège et des connaissances militaires », rappelle Michel Duclos, ancien ambassadeur de France en Syrie et conseiller à l'Institut Montaigne. « Il était l’acteur principal du plan d’intégration des milices iraniennes au sein des structures armées du régime. Soleimani était en lien direct avec la 4e division (formation d’élite de l’armée syrienne sous commandement de Maher el-Assad) », explique Nawar Oliver, chercheur au centre Omran basé à Istanbul. « Soleimani réside presque à Damas », confiait en octobre 2015, un haut responsable régional à Reuters.

Moscou a toutefois réagi très prudemment au raid américain, se contentant de considérer, dans un communiqué commun avec Paris, que celui-ci pouvait sérieusement aggraver la situation dans la région. Il peut voir dans l’élimination du général une opportunité de renforcer encore son influence sur Damas au détriment de Téhéran. Le partage du gâteau syrien résulte déjà d’un bras de fer mesuré entre les deux puissances. Mais en perdant son principal atout en Syrie, dans un contexte où il est en plus concentré sur ses nouveaux calculs vis-à-vis des Etats-Unis et fragilisé par les sanctions américaines et par les manifestations en Irak, sur son territoire et au Liban, l’Iran semble dans une position délicate. « La mort de Soleimani va certainement affecter certains des mécanismes que l’Iran utilisait en Syrie sur le court terme, mais ça ne veut pas dire qu’ils vont disparaître », rappelle Nawar Oliver. « Sa succession est déjà assurée par son second, Ismael Qaani, qui a une bonne connaissance de la Syrie, qu’il a déjà visitée plusieurs fois, étant notamment responsable de bases de milices au Sud d’Alep », poursuit-il. « Sa mort va probablement permettre aux Russes d’être un peu plus influents. Mais Moscou est aussi très attentif à évaluer les conséquences et n’y voit pas que des avantages », nuance de son côté Michel Duclos. « La concurrence et la coordination russo-iraniennes en Syrie vont se poursuivre », confirme Joe Macaron.

Les deux parrains ont encore besoin l’un de l’autre, malgré leurs divergences. D’autant plus si l’escalade américano-iranienne oblige les États-Unis à s’engager davantage dans la région.

Le message russe semble ainsi être, enfin, adressé aux Américains. Avec l’élimination de Soleimani, les États-Unis ont rappelé à ceux qui pouvaient l’avoir oublié qu’ils disposent de moyens sans équivalents. La victoire russo-iranienne en Syrie est notamment liée au fait que les États-Unis ont volontairement décidé de ne pas s’engager pleinement dans le conflit. La remise en question de la ligne rouge que constituait l’élimination de Soleimani peut faire craindre à Damas que Washington, dont la stratégie est difficilement lisible, soit désormais prêt à faire sauter d’autres digues. « Bachar el-Assad ne doit pas être rassuré, tout comme les grands potentats chiites ou pro-chiites dans la région », analyse un diplomate ayant souhaité garder l’anonymat. La visite de Vladimir Poutine peut être ainsi une occasion de rappeler aux États-Unis que c’est une ligne à ne surtout pas franchir.


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La Syrie fait partie de l’empire russe. C’est le message que Vladimir Poutine a sans doute voulu faire passer, marteler diront certains, en se rendant à Damas hier pour la première fois depuis 2011, la deuxième en Syrie...

commentaires (6)

POUTINE EST DISCRET ET AVANCE LENTEMENT MAIS SUREMENT SUR TOUS SES DOSSIERS.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

09 h 58, le 08 janvier 2020

Tous les commentaires

Commentaires (6)

  • POUTINE EST DISCRET ET AVANCE LENTEMENT MAIS SUREMENT SUR TOUS SES DOSSIERS.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 58, le 08 janvier 2020

  • Poutine adore humilier a Bashar sa marionnette.

    HABIBI FRANCAIS

    06 h 01, le 08 janvier 2020

  • J adore lire “bashar ne doit pas etre rassure”....effectivement,il y a un Dieu ds ce monde et les crimes massifs contre l humanite commis en Syrie ne resteront pas impunis.

    HABIBI FRANCAIS

    06 h 00, le 08 janvier 2020

  • Une région peuplée de roitelets vassaux qui ne valent rien somme toute. D’Assad en passant par nos presidents et ministres qui se croient les coqs de la basse-cour. Tous sont des serviteurs chez les plus grands. C’est tres réjouissant.

    Michael

    22 h 50, le 07 janvier 2020

  • À mon avis la rencontre s’est faite exprès sur sol Russe, simplement pour s’assurer qu’aucune erreur de tir US ne vienne perturber la réunion.

    Chucri Abboud

    21 h 55, le 07 janvier 2020

  • Effectivement, partie de l'empire russe!!

    Wlek Sanferlou

    20 h 49, le 07 janvier 2020