Après plus de 60 jours de mobilisation populaire qui bute toujours contre le mur d’un pouvoir buté, lequel tient effrontément à ses privilèges et à son gouvernement techno-politique, c’est-à-dire le même type de gouvernement qui a mené le pays à la ruine, quels sont les « ingrédients » manquants pour que cette « révolution », au sens large, devienne une révolution au sens strict du terme ? Une révolution susceptible de faire trembler ces « murs » sourds aux revendications populaires ? Que doit faire cette « révolution » pour se débarrasser de ses guillemets et devenir une révolution en bonne et due forme?
1) Elle doit gagner en volume et en masse. On ne peut dire, objectivement, que les citoyens libanais mobilisés et ceux qui appuient leur mobilisation forment la majorité de la population, à ce stade, mais une importante minorité (qui irait en grandissant). Sinon, on verrait de véritables marées, toujours plus hautes, et non une marée haute, occasionnelle, suivie de marées basses. Personnellement, je fais une distinction entre « le peuple libanais», en tant que tel, libre, indépendant, national (sans être nationaliste), aconfessionnel, et « les peuplades libanaises » confessionnelles et partisanes. Ces « peuplades », suite à un long conditionnement et embrigadement des partis confessionnels respectifs, se trouvent sous l’emprise de leurs chefs communautaires, contre lesquels « le peuple » indépendant s’insurge. Il faut un long processus de sensibilisation et une plus longue « cure de désintoxication » pour soustraire les peuplades à l’emprise de leurs « zaïms » communautaires et à leurs institutions religieuses, et ainsi les faire passer au camp du « peuple ».
Ce processus devrait s’amorcer par la « déconfessionnalisation politique » stipulée dans l’accord de Taëf, laquelle ne fait (bizarrement) pas partie des revendications de la révolte actuelle. Il ne faut pas sous-estimer l’effectif des « peuplades », qui seraient en mesure de faire un contrepoids, encore plus pesant, face au peuple. D’où mes réticences concernant des législatives anticipées qui pourraient ramener au Parlement les mêmes figures, issues des peuplades, avec quelques percées notables d’élus du peuple. Il faudrait, en outre, inclure aux revendications l’élaboration préalable d’une « loi électorale non confessionnelle », également stipulée dans l’accord de Taëf.
2) Elle doit mobiliser les syndicats, les ordres professionnels, les secteurs public et privé, etc., ainsi que toutes les forces vives de la société civile, ce qui n’est (toujours) pas le cas.
3) Elle doit avoir une « rue » une et unie et, dans notre cas, non confessionnelle, exclusivement laïque et nationale. Or la rue révolutionnaire libanaise est, malheureusement, infiltrée ou intoxiquée par des rues confessionnelles, notamment la « rue sunnite » dont le représentant, également corrompu, est épargné et sorti du lot des « kellon yaani kellon » (tous veut dire tous), et ceci afin de ne pas mécontenter « sa » rue. Or une révolution civile ne peut réussir ou aboutir avec de telles considérations. Cela sans compter le boycottage de la « rue chiite » (étant donné que ce sont des « ruelles » qui sont mobilisées jusque-là) et la mobilisation partielle des rues chrétienne et druze, lesquelles sont divisées.
4) Elle doit, sans rien perdre de son pacifisme de principe, s’animer d’une « sainte colère » légitime et justifiée, ce qui est le propre des révolutions, et se traduire, a minima, par des manifestations massives et tonitruantes (et non seulement chantantes) dans les principales villes et par des actions paralysantes, à savoir blocage des routes, sit-in permanents, grèves générales allant jusqu’à la désobéissance civile. Or les appels à la mobilisation, aux sit-in et à la grève ne sont pas, ou sont partiellement, entendus. Il est bon de fêter, de faire des défilés, d’organiser des kermesses et des grands-messes, des conférences en plein air, des concerts, des vernissages, etc., mais cela reste insuffisant.
5) Elle doit mobiliser la diaspora, sur une base quasi régulière, et non occasionnelle, par des manifestations et des sit-in, non seulement devant l’ambassade du pays, mais également devant le ministère des Affaires étrangères du pays hôte, ainsi que les instances onusiennes et européennes pour exiger une prise de position claire et sans équivoque en faveur du soulèvement populaire et leur soutien diplomatique pour la satisfaction de toutes ses demandes.
6) Elle doit avoir pour but de renverser le pouvoir, viscéralement corrompu (dans notre cas), ou de le changer radicalement, et non de composer avec celui-ci. Une révolution, par définition, est un « renversement », une conquête du pouvoir. Ce n’est pas moi qui le dis, mais le dictionnaire et l’histoire. Si le contexte libanais, vu sa spécificité et sa complexité, ne le permet pas, il faudra y aller mollo, par étapes, mais y aller quand même jusqu’à l’instauration d’une IIIe république, sur base d’une nouvelle Constitution ou d’une révision en profondeur de l’actuelle, pleine d’imperfections et de lacunes, et cause, entre autres, de la déliquescence institutionnelle et nationale.
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