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Nos lecteurs ont la parole - Par Gabriel Abou Adal

Commentaires sur les manifestations

Peu après le début du mouvement de contestation qui secoue actuellement le Liban, de nombreux manifestants se sont empressés de se déclarer « révolutionnaires » et d’affubler les manifestations du caractère de « révolution ». La foule, qui défile dans une ambiance de liesse aux quatre coins du pays depuis le 17 octobre, a, dans la grande diversité des slogans scandés en affirmation de ses revendications, adopté un chant prétendant qu’il s’agissait « d’une révolution et non pas d’un mouvement » (thawra mich hirak).

Un constat plus nuancé s’impose : un tel jugement est quelque peu prématuré. Une révolution ne peut s’analyser qu’a posteriori, à l’aune des résultats obtenus, des changements durables réalisés par rapport à un statu quo ante. À titre d’exemple, le 14 février 2005, au soir de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, les leaders souverainistes libanais ont déclaré le lancement de la révolte de l’indépendance (intifadat al-istiqlal) ; ce n’est qu’une fois que ce soulèvement populaire a obtenu le retrait des troupes syriennes du Liban – et qu’il a donc transformé la politique libanaise de manière radicale et pérenne – qu’il est devenu la révolution du Cèdre (thawrat al-arz). À titre d’anecdote, particulièrement révélatrice est la réponse apportée par Zhou Enlai à un interlocuteur qui, au début des années 1970, lui demandait son opinion sur la révolution française de 1789 : le Premier ministre de la République populaire de Chine avait rétorqué qu’il était encore trop tôt pour en parler !

L’objectif visé par les manifestants a été maintes fois répété : demander des comptes aux roitelets de la politique libanaise, mettre un terme à leur mainmise sur l’économie et au pillage des ressources de l’État, ôter les responsables de leurs postes et remplacer les partis fromagistes. Un tel changement ne s’obtient pas hâtivement – d’autant que l’on ne remplace pas en un tournemain un système si bien enraciné – et il faudra indubitablement analyser les résultats à moyen et à long termes.

À court terme, des résultats en-deçà des espérances peuvent néanmoins représenter un premier et grand pas en vue du but précité, et concrétiser ce qui était, il y a peu, inimaginable. Aux yeux de bon nombre d’analystes, le soulèvement populaire a instillé la peur au sein de la classe dirigeante, qui sait désormais qu’elle n’a pas affaire à une opinion publique apathique et suiviste ; il incombera par la suite à l’électeur d’augmenter la pression sur les élus. Même si, dans les mois à venir, certains manifestants pourraient peut-être s’estimer déçus, il y a fort à parier que la politique libanaise aura radicalement changé de nature et qu’on ne traitera plus de la chose publique comme l’on pouvait le faire naguère.

Devise du printemps arabe, le slogan « le peuple réclame la chute du régime » (al-chaab yourid isqat al-nizam) a été adopté par les manifestants, à Beyrouth comme ailleurs au Liban. Mais, dans le fond, que réclament surtout les protestataires ? Un changement des institutions, une modification profonde des mécaniques étatiques ? Ou un changement dans les institutions, une mutation des mœurs politiques, soit le respect des règles fondamentales à la base de la République libanaise – la démocratie, l’État de droit, la séparation des pouvoirs, les droits fondamentaux et sociaux ?

Que disent les manifestants aux décideurs, si ce n’est : “Vous avez suffisamment malmené le système ! Trêve au dévoiement des institutions et aux hérésies constitutionnelles : marchés, ententes et compromis douteux, gouvernements d’union nationale, blocages et tiers de blocage, défaut d’application des lois, élections indéfiniment reportées et vide institutionnel.” Les manifestants conspuent avant tout la toute-puissance des partis, à laquelle ils veulent voir se substituer l’État. Ce que l’on voit se répéter sur les places publiques depuis le 17 octobre est un appel au respect (de la Constitution, des lois et du régime politique). L’on assiste au soulèvement d’un peuple face au coup d’État opéré par les partis politiques envers les institutions.

Certes, minées par quinze ans de guerre civile, quinze ans d’occupation et trente ans de mauvaise gestion, les institutions de la République libanaise devront, tôt ou tard, être revues en profondeur. L’État libanais a été instauré en 1926 (date d’adoption de la Constitution libanaise), et a été bâti pour une ère révolue. Malgré le ravalement de façade entrepris à Taëf en 1989, les institutions sont aujourd’hui valétudinaires et leur mécanique grippée et archaïque.

Mais changer de régime est une opération qui, sous peine de reconduire les mêmes dysfonctionnements – ou d’en créer de nouveaux – doit être précédée d’un débat en profondeur. Ce débat impliquerait la totalité des acteurs sociaux et économiques et mettrait les différents intérêts en balance, prendrait en compte l’ensemble des facteurs et inclurait une vision de l’avenir de notre République. Exemple (extrême s’il en est) : en 1999, la Suisse se dotait d’une nouvelle Constitution qui ne modifiait qu’à la marge des institutions dont la stabilité était démontrée ; le processus de révision de la précédente Constitution, jugée dépassée, avait débuté en… 1985 !

Le résultat de ce soulèvement n’apparaîtra donc pas sous dix jours, mais dans les dix ans à venir. À court terme, le succès majeur que peuvent glaner les manifestants serait d’obtenir une application effective des principes qui définissent notre régime politique. Mettre en œuvre les règles qui régissent nos institutions signifierait, dans un proche avenir, moins de ploutocratie, de gérontocratie et d’ententes scabreuses pour plus de démocratie parlementaire ; moins de suivisme partisan et confessionnel pour plus de débats, de propositions et de programmes ; moins de corruption et de trafics pour plus de transparence. Cela signifierait également concrétiser les règles de l’accord de Taëf qui sont restées lettre morte, et limiter l’influence du confessionnalisme. Appliquer les règles, respecter le régime politique pour le transformer, et non pas en provoquer la chute : choisir véritablement ses représentants, qui édictent des lois et les mettent en œuvre selon un programme transparent annoncé à l’avance – tels sont les enjeux du soulèvement populaire.

Gabriel ABOU ADAL

Étudiant en droit à l’Université de Genève

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Peu après le début du mouvement de contestation qui secoue actuellement le Liban, de nombreux manifestants se sont empressés de se déclarer « révolutionnaires » et d’affubler les manifestations du caractère de « révolution ». La foule, qui défile dans une ambiance de liesse aux quatre coins du pays depuis le 17 octobre, a, dans la grande diversité des slogans scandés en affirmation de ses revendications, adopté un chant prétendant qu’il s’agissait « d’une révolution et non pas d’un mouvement » (thawra mich hirak).Un constat plus nuancé s’impose : un tel jugement est quelque peu prématuré. Une révolution ne peut s’analyser qu’a posteriori, à l’aune des résultats obtenus, des changements durables réalisés par rapport à un statu quo ante. À titre d’exemple,...
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