X

Liban

Au Liban, une personne sur deux s’est vu proposer de l’argent contre son vote

Rapport 2019 sur la corruption

L’organisation mondiale anticorruption Transparency International épingle le pays dans un rapport accablant publié hier.

13/12/2019

Voilà bientôt deux mois que la population libanaise laisse éclater sa colère contre la corruption qu’elle observe et subit dans sa vie de tous les jours. Cette corruption qui gangrène l’État, depuis les plus hautes sphères jusqu’aux services publics basiques, 68 % des Libanais estiment qu’elle a augmenté durant les 12 derniers mois. Un peu plus de la moitié de la population avoue d’ailleurs avoir utilisé le piston au cours de l’année pour accéder à certains services publics, alors qu’un peu moins de la moitié (47 %) s’est vu proposer de l’argent contre sa voix, en période électorale. C’est ce que révèle la dixième édition du Baromètre mondial de la corruption (GCB) pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord pour l’année 2019, publié hier par l’organisation mondiale anticorruption Transparency International (TI). Ce rapport est publié au terme d’une enquête sur 6 600 personnes de plus de 18 ans à travers six pays de la région, le Liban, les territoires palestiniens, la Jordanie, le Soudan, la Tunisie et le Maroc.

Parmi les personnes sondées au Liban, 41 % affirment avoir payé des pots-de-vin pour bénéficier de services gouvernementaux durant les derniers mois. Et nouveau constat, 23 % des personnes ont expérimenté la « sextorsion » ou connaissent une personne qui l’a expérimentée. La « sextorsion » est l’extorsion de fonds par le chantage après récupération de photos ou de films intimes sur internet. Dans ce cadre, 39 % des personnes sondées affirment que les personnes ordinaires sont susceptibles de peser dans la balance dans la lutte contre la corruption. Un chiffre encourageant, alors que 48 % estiment qu’elles ne peuvent faire aucune différence.


Représentants gouvernementaux et fonctionnaires
C’est dire combien est mauvaise la perception qu’ont les Libanais de leur classe dirigeante. À ce titre, 89 % de la population locale pensent que la corruption gouvernementale est un grave problème, et 87 % des citoyens jugent que leur gouvernement ne fait rien pour lutter contre ce fléau. Des chiffres bien plus élevés au Liban que dans les autres pays concernés par l’enquête : 80 % des citoyens avouent d’ailleurs n’avoir pas confiance, ou avoir peu confiance dans leur gouvernement.

Le rapport du GCB ne se contente pas de chiffres globaux. Il entre dans les détails, dissèque la perception de la corruption selon les institutions. Il relève à ce titre qu’au Liban, les représentants du gouvernement et les fonctionnaires sont perçus par les sondés comme les plus corrompus (68 %), devançant de peu les députés (64 %). Viennent ensuite les banquiers (54 %), la police (53 %), les juges (53 %) et les chefs d’entreprise (53 %). Les ONG ne sont pas en reste, à l’instar des dignitaires religieux (46 %) et des fonctionnaires locaux (46 %). Le piston et les pots-de-vin sont également au cœur de l’enquête locale. Plus de 65 % des personnes interrogées ont eu recours à un piston auprès de juges, 51 % au sein d’institutions publiques et 45 % au sein d’institutions de santé publique ou d’émission de documents d’identité. Le piston est à peine moins usité auprès de la police (42 %) et de l’école publique (40 %). Quant au paiement de pots-de-vin, il suit la même logique et accable particulièrement les juges (48 %), les fonctionnaires des services d’émission de documents officiels (37 %), les institutions publiques (36 %), la police (36 %), et à un moindre niveau les établissements de santé publique (27 %) et l’école officielle (26 %).

Étudié pour la première fois par le GCB au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, le phénomène de la « sextorsion », particulièrement élevé au Liban par rapport aux autres pays étudiés, est l’une des formes les plus significatives de corruption liée au genre. Selon Transparency International, lorsque le sexe est la monnaie du pot-de-vin, les preuves indiquent un parti pris sexiste qui affecte plus particulièrement les femmes. Certaines femmes sont donc forcées à accorder des faveurs sexuelles pour bénéficier de services publics, comme la santé et l’éducation, précise l’organisation.



(Lire aussi : La révolte, une opportunité d’enclencher le chantier de la lutte contre la corruption)


Embauche de 4 500 fonctionnaires à des fins électorales
L’absence d’intégrité politique, plus particulièrement durant les élections, est particulièrement mal perçue au Liban, d’autant que près de la moitié des personnes sondées ont révélé avoir reçu une proposition d’achat de leur vote. Toujours selon le rapport, qui constate une dynamique entre argent et pouvoir, l’argent peut influencer les votes de façon directe ou indirecte, quel que soit le parti politique concerné. Lors des élections parlementaires et municipales de 2009 et de 2018, l’Association libanaise pour la transparence (LTA), qui est la section de Transparency International au Liban, a observé d’importants problèmes découlant des lacunes dans les lois électorales du pays.

À titre d’exemple, les incitations à l’achat de voix ont accusé une augmentation, vu l’absence de clarté juridique quant à la définition exacte de l’achat de votes et la récente législation qui a relevé le plafond des dépenses électorales. Peu avant les élections de 2018, révèle TI, les institutions publiques ont embauché illégalement plus de 4 500 fonctionnaires. Elles ont utilisé les emplois, les bourses et les aides en nature pour acheter leurs voix et celles de leurs familles. Le GCB constate aussi qu’au Liban, près d’une personne sur deux se voit offrir un pot-de-vin en échange de son vote et une personne sur quatre est menacée de représailles si elle ne vote pas selon les directives données. Malheureusement, regrette le rapport, la Commission de surveillance des élections, qui est l’organisme gouvernemental chargé de surveiller le scrutin et de promouvoir l’intégrité électorale, dispose de ressources financières et humaines limitées pour faire son travail et limiter l’achat de voix. Et de conclure, à ce titre, que la dynamique politique au Liban crée un environnement compliqué qui contribue à la corruption et à la protection des individus corrompus. Quant à l’ingérence politique, l’absence de responsabilité et de transparence et le manque d’indépendance du système judiciaire, ils représentent autant d’autres défis majeurs pour la lutte contre la corruption.


À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

DAMMOUS Hanna

Jusqu’à la guerre civile la corruption, les commissions et les dessous de table ne dépassaient pas les 5%, tout le monde fermait les yeux. Après Taef ce fut le pouvoir des milliardaires et des riches de guerre, où les commissions sont passées à 50 %, une faune qui n’accepte plus des miettes et qui ne croient pas au long terme de ce pays en tant que tel.
En effet la majorité des forces internationales ont œuvré pour sa disparition. Résultat un enrichissement intolérable des dirigeants.
A noter qu’une une partie des recettes de la corruption alimenta les forces d’occupation, les Zaîms, le clientélisme, les chefs de guerres etc.
Prisonnier de cette malédiction une vague d’expatriation des forces intellectuelles et scientifiques s’est amplifiée, contribuant à la fragilisation et l’appauvrissement de la capacité de réforme du pays.

DAMMOUS Hanna

La raison de cette épidémie chronique de corruption du système politique, administratif et du service publique est historique au Liban.
Comme tous les autres territoires sous la domination ottomane les mandats pour la gestion publique s’achetaient à la porte sublime comme un investissement pour que le chargé puisse se faire payer contre ses services, comme les notaires le font en occident.
Avec le mandat français et l’instauration de la démocratie ce fut plutôt une adaptation qu’un changement du paradigme. Au lieu d’acheter au prince «Le calife» leur mandat, ils achetaient aux votants leur mandat, ils se sucraient sur les transactions et marchés publiques à tous les niveaux du pouvoir.

Jack Gardner

Même la base est pourrie, et c’est cette même base qui râle, il y a beaucoup à faire…

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TRES VIEILLE HISTOIRE. LES GENS ATTENDENT JUSQU,AUX DERNIERES HEURES POUR VOTER CAR LE PRIX PAR VOIX AUGMENTE.

Gros Gnon

"... Au Liban, une personne sur deux s’est vu proposer de l’argent contre son vote ..."

Et combien on refusé l’offre?

Dire qu’il suffirait que les gens rejettent ces pratiques amorales pour qu’elles cessent d’exister.

De même pour les pots de vin. Ceux qui les paient (65% de la population selon le sondage) sont autant coupable que ceux qui les reçoivent.

Peuple Libanais, tu n’es pas victime. Tu es complice...

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Entre Amal et le Hezbollah, des conflits latents

Les + de l'OLJ

1/1

Le Journal en PDF

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'OLJ vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants