La triple championne du monde de saut en hauteur Maria Lasitskene, une des voix les plus critiques des autorités parmi les athlètes russes, a accusé les responsables sportifs de son pays d’avoir échoué, les coupables n’ayant pas été punis. Dylan Martinez/Reuters
Au lendemain de son exclusion pour quatre ans de toute compétition internationale pour un scandale de dopage, la Russie a dénoncé hier une décision « politiquement motivée » qui « contredit la charte olympique », tandis que ses sportifs, dépités, se préparent à poursuivre leurs carrières sous drapeau neutre.
« Il n’y a aucun reproche à faire au Comité olympique russe, et s’il n’y a aucun reproche à faire à ce Comité, le pays doit participer aux compétitions sous son drapeau national », a lancé hier matin le président russe Vladimir Poutine, lors d’une conférence de presse à Paris où il se trouvait. Cette décision « contredit donc la charte olympique », d’après lui. « Toute punition doit être individuelle » et non pas « collective », a-t-il insisté. « Il y a toutes les raisons à croire que cette décision est motivée non pas par une inquiétude pour un sport propre, mais qu’elle est politiquement motivée », a encore souligné M. Poutine. Pour sa part, le Premier ministre russe Dmitri Medvedev avait dénoncé, la veille au soir, la « poursuite d’une hystérie antirusse devenue chronique », tout en reconnaissant que la Russie a un « un sérieux problème de dopage ». Il a en même temps jugé que les instances sportives russes devaient faire appel de la décision de l’Agence mondiale antidopage (AMA).
Pour le patron de l’Agence antidopage russe (Rusada), Iouri Ganous, cette situation était prévisible, et la chance d’une victoire en appel est nulle tant la culpabilité russe est évidente. « Je veux dire que nous attendons du président (Vladimir Poutine) qu’il provoque des changements sérieux » dans la lutte contre la triche sportive, a martelé une fois de plus hier le chef de Rusada. M. Ganous avait prédit de telles sanctions, accusant les autorités russes d’avoir falsifié les données pour protéger les tricheurs. Le ministre russe des Sports, Pavel Kolobkov, a également reconnu des « problèmes » de dopage mais a, au contraire, jugé que les chances de la Russie en appel étaient « assez bonnes ». Qualifiant lui aussi les sanctions de l’AMA de « politiques », il a mis en avant le « travail incroyable » accompli, selon lui, dans la lutte antidopage par les instances russes. Le chef du Comité olympique russe, Stanislav Pozdniakov, a pour sa part dit être « déçu » par les sanctions « prévisibles », mais « inadéquates et excessives », de l’AMA.
Pas de boycott
Du côté des sportifs et de leurs instances, les réactions vont de la consternation à la colère, les sanctions prononcées lundi punissant, selon eux, les compétiteurs propres et non les coupables. « C’est une décision très triste, on espère qu’elle sera revue » en appel, a dit le champion olympique 2016 de judo Khasan Khalmurzaev. « Je n’ai pas de mots, j’en ai le souffle coupé (...). Tout ça c’est politique », a réagi de son côté Aslanbek Khushtov, champion olympique de lutte en 2008. Le président de l’Union des biathlètes russes, Vladimir Drachev, a dénoncé une « décision non objective, car le sport russe a beaucoup fait ces dernières années » pour éradiquer son problème de dopage.
De son côté, la triple championne du monde de saut en hauteur Maria Lasitskene, une des voix les plus critiques des autorités parmi les athlètes russes, a accusé dans une lettre ouverte les responsables sportifs de son pays d’avoir échoué face au vaste scandale en cours depuis 2015, les coupables n’ayant pas été punis. « Pourquoi pratiquement rien n’a changé ? Pourquoi nos athlètes continuent d’utiliser systématiquement des substances interdites, les entraîneurs liés au dopage continuent-ils de travailler dans l’impunité et nos responsables continuent-ils de falsifier des documents officiels ? » a-t-elle écrit, réclamant des « réponses ». « Je suis une athlète russe et je devrais avoir le droit de participer librement aux compétitions sous les couleurs russes », a-t-elle ajouté, dans cette tribune publiée dans le journal en ligne Moscow Times et le site championat.com.
Toutefois, du côté des fédérations russes, l’idée de continuer la compétition sous drapeau neutre fait néanmoins son chemin. « Il faut se battre au Tribunal arbitral du sport, bien sûr », a jugé le chef de la Fédération de gymnastique Vassili Titov, mais quelle que soit l’issue de ces procédures, il faut « aller (aux JO), participer et en aucun cas boycotter. » Le patron de la Fédération de handball, Sergueï Chichkarev, a lui aussi affirmé que les équipes russes participeraient à la compétition même si le drapeau russe n’est pas hissé aux JO d’été 2020 à Tokyo. Avant de promettre que la Russie allait se battre avec un « acharnement particulier » pour remporter le Mondial féminin de handball en cours au Japon.
Rodtchenkov se réjouit
Quant à l’ancien directeur du laboratoire antidopage de Moscou, Grigori Rodtchenkov, qui vit maintenant en exil aux États-Unis, il s’est réjoui lundi dans la nuit (hier matin au Liban) des lourdes sanctions infligées par l’AMA à la Russie. « Cela faisait longtemps que j’attendais la décision d’aujourd’hui, qui reconnaît que la Russie ne se conforme pas au code mondial antidopage », a écrit M. Rodtchenkov dans un communiqué, ajoutant « qu’enfin, les fraudes, les mensonges et les falsifications de proportion inimaginable ont été punies ». « Mais on peut faire encore plus, a-t-il jugé dans son communiqué, appelant à des punitions rétroactives. Les résultats des JO de Londres et de Sotchi doivent être analysés de nouveau et réexaminés au regard des nouvelles connaissances que nous avons dorénavant. Les athlètes dopés ne font pas ça tout seuls. Des docteurs, des entraîneurs et des managers leur fournissent des substances dopantes, les conseillent et les protègent. Dans le système russe de dopage d’État, il y a une défense des tricheurs organisée par l’État. »
Ce lanceur d’alerte s’était fait connaître du grand public en 2016 en révélant que les JO d’hiver de Sotchi, en 2014, avaient été le théâtre d’une triche systématique en faveur des Russes, arrivés en tête au tableau des médailles. Il avait notamment dénoncé un système de dopage d’État dans son pays, conduisant au scandale sans précédent dans le sport international.
Source : AFP


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