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Nos lecteurs ont la parole - Par Joanne Rizk

Lettre ouverte au président de la République

Monsieur le Président de la République,

Tenant compte de votre fonction, je pense que vous recevez des milliers de lettres comme la mienne. Une lettre de plus ou de moins ne changera pas grand-chose à votre quotidien dans votre palais.

Laissez-moi vous raconter les événements que j’ai vécus cette année et qui m’ont amenée à prendre la parole. Je n’avais nullement l’intention de m’adresser à vous, mais c’est la douleur et le dégoût qui me l’imposent.

Il y a sept mois, j’ai fait un accident de voiture, mais ce n’était pas moi qui était au volant. Par conséquent, j’ai eu plusieurs fractures à la jambe et jusqu’à maintenant je boite. On m’a fait attendre plusieurs heures avant de me conduire à la salle d’opération, avec la douleur intolérable de cinq fractures, dont une ouverte, puisque, pour se faire opérer au Liban, on a besoin de préparer plein de paperasses et de prendre les versions des faits avant qu’on ne vous administre le somnifère. Je percevais des échos que les hôpitaux au Liban n’accueillaient pas les personnes qui ne possèdent pas d’assurance. Personnellement, je possède une assurance, je suis inscrite à la Caisse nationale de Sécurité sociale et on m’a fait attendre au moins dix heures avant de me faire opérer (sachant que je risquais une phlébite à tout moment). La chose qui me révolte le plus est que la personne qui était au volant a obtenu son permis sans avoir eu à réussir son examen, parce qu’elle était pistonnée par l’un de vos colonels qui lui a signé la convocation d’examen. Bref, même si je ne demande rien à personne, j’ai signé une version des faits avec réserve et on m’informe que c’est tout ce qui est en mon pouvoir. Effectivement, j’ai été informée que si je souhaite réclamer quelque chose, tout dépendra des pistons actifs des deux partis. Et cela me dégoûte. J’ai vingt et un ans, je me retrouve avec une jambe jalonnée par des plaques et des vis, et je ne peux pas recourir à la justice comme il se doit.

Monsieur le Président, vous qui n’arrêtiez pas de parler de l’égalité et de l’arrêt de la corruption, qu’est-ce qu’il en advient concrètement ?

Cela fait trois ans que vous siégez au palais présidentiel de Baabda et trois ans que je rêve de quitter le Liban, parce que j’étais constamment dégoûtée de l’injustice, de la corruption ainsi que de cette société qui ne fonctionne que par l’intermédiaire des pistons et des pot-de-vins. On me dira que cela existe depuis longtemps, mais si mes souvenirs sont bons, Votre Excellence s’était engagé, lors de son élection, à améliorer la situation au Liban, au niveau des différents secteurs.

Évidemment, il m’était impossible de quitter le territoire libanais à cause du traitement de ma jambe qui a nécessité d’ailleurs six mois de séances de physiothérapie, dont l’assurance ne remboursera qu’une somme médiocre à cause du système médical que vos ministres ont veillé à améliorer.

Je m’estime heureuse de n’être pas partie quand la « révolution » a commencé. J’ai participé à la manifestation, malgré ma boiterie et le risque d’être bousculée. Mon unique objectif à présent est de renverser l’injustice qui m’a fait détester mon pays et qui m’a fait pleurer chaque soir à compter de ma sortie de l’hôpital.

Je souhaiterai vous avancer encore une chose. Quand l’accident s’est produit, il y a sept mois, j’achevais ma dernière année de licence et il ne me restait qu’un semestre. Je suis étudiante à l’Université libanaise, à la faculté des lettres – section II et comme tout le monde le sait, la faculté ne dispose pas d’aménagement spécial pour les personnes handicapées, ni d’ascenseur. Monsieur le Président, on a accueilli mes camarades de classe au sein du département qui se trouve au rez-de-chaussée, puisque la salle de classe se situe au troisième étage et les professeurs ont assuré les cours dans le département. Les autres professeurs, qui étaient présents au département pour se reposer, nous laissaient la voie libre, ou fumaient une cigarette dehors ou se mettaient de côté pour ne pas déranger le cours. Après l’accident, j’étais dévastée. Il ne me restait plus que la littérature et mon parcours universitaire qui me tenaient à cœur et qui m’a aidée à remonter la pente. Finalement, j’ai décroché ma licence. Si, aujourd’hui, je me porte mieux, c’est grâce à mes professeurs qui m’ont encouragée, qui m’ont soutenue et qui même portaient mon sac de cours (étant donné que je me déplaçais munie d’un déambulateur et tout appui sur ma jambe fracturée était interdit).

Si je vous réclame une chose, c’est l’entretien de l’Université libanaise. Je vous prie de m’excuser pour la brutalité de mes propos, ce n’est pas très élégant de ma part, mais l’Université libanaise est plus légitime que les poches des politiciens qui trônent et pillent dans votre régime. Aujourd’hui, je me bats premièrement pour mon université. L’Université libanaise m’a soutenue lors des moments difficiles que j’ai traversés, alors c’est plus qu’un devoir de lui rendre la pareille et de veiller à son plein épanouissement. C’est un combat.

Ce qui m’est arrivé peut effectivement arriver à n’importe qui. Même si mon souhait est utopique, je souhaite vivre dans un pays où l’égalité et la loyauté règnent en monarques. Quand j’étais à l’école, il y avait cette phrase dans le livre d’histoire qu’on retenait bêtement, plus précisément dans le chapitre concernant l’Empire ottoman, qui disait que l’une des causes pour lesquelles le peuple libanais réclamait l’indépendance était son amour pour la liberté. Un siècle après, le peuple libanais est-il arrivé à vivre pleinement son histoire d’amour avec la liberté ? Est-ce que je pourrai voir cela se réaliser sous votre régime ?

Je reprendrai la formule de Fidel Castro en disant : « History will say what we are. »

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Monsieur le Président de la République,Tenant compte de votre fonction, je pense que vous recevez des milliers de lettres comme la mienne. Une lettre de plus ou de moins ne changera pas grand-chose à votre quotidien dans votre palais.Laissez-moi vous raconter les événements que j’ai vécus cette année et qui m’ont amenée à prendre la parole. Je n’avais nullement l’intention de m’adresser à vous, mais c’est la douleur et le dégoût qui me l’imposent.Il y a sept mois, j’ai fait un accident de voiture, mais ce n’était pas moi qui était au volant. Par conséquent, j’ai eu plusieurs fractures à la jambe et jusqu’à maintenant je boite. On m’a fait attendre plusieurs heures avant de me conduire à la salle d’opération, avec la douleur intolérable de cinq fractures, dont une ouverte, puisque, pour se...
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