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Liban

Place des Martyrs, un défilé civil unique dans l’histoire du Liban

Indépendance

« Chacun a mis du sien, de son temps, de son savoir-faire, de son talent et un peu de son argent », confie à L’OLJ Sami Saab, l’un des organisateurs de cette manifestation.


25/11/2019

Alors que les responsables politiques se contentaient d’un défilé militaire symbolique vendredi au ministère de la Défense, les Libanais ont organisé pour le 76e anniversaire de l’indépendance de leur pays, qui intervient en plein mouvement de contestation populaire, des célébrations mémorables, notamment un défilé civil jamais vu auparavant dans le pays du Cèdre.

Au centre-ville de Beyrouth, où se déroulait le traditionnel défilé militaire par le passé, des dizaines de milliers de Libanais se sont retrouvés pour fêter l’indépendance à leur façon : défilé civil place des Martyrs, DJ, projections des couleurs du drapeau libanais sur le bâtiment de l’Œuf, remise en place du « poing de la révolution », symbole de la contestation conçu par Tarek Chéhab, brûlé le matin même par un homme qui a insulté la thaoura, feux d’artifice…

« Plusieurs événements ont eu lieu, organisés par diverses personnes. Quand je dis que cela n’a rien coûté, cela veut dire que chacun y a mis du sien, de son temps, de son savoir-faire, de son talent et un peu de son argent », confie Sami Saab, l’un des membres du collectif « Je suis une ligne rouge » (ana khat ahmar) qui a organisé le défilé civil.

Sous les acclamations de la foule, ont défilé pendant deux heures 42 bataillons, représentant différents corps de métier, les régions libanaises ou encore les étudiants, les femmes, les jeunes… Un événement d’une créativité incroyable, préparé en un temps record, raconte l’un des organisateurs.

« Chaque année, il y avait un défilé militaire… Cette année, pour changer, ce sont tous les secteurs représentant les Libanais qui ont défilé, pour montrer que la richesse du Liban, ce sont ces jeunes et leur capacité à changer le Liban, a affirmé à L’Orient-Le Jour Mirna Chidiac, l’une des organisatrices. Cette année, c’était vraiment la fête de l’Indépendance du peuple. »

« Nous avons préparé ce défilé en trois jours. Mardi dernier nous avons fermé les portes du Parlement. Ce fut une journée folle. C’est donc à partir de mercredi que nous avons planché sur le défilé. Nous voulions regrouper 50 personnes pour chaque bataillon, mais nous en avons rassemblé beaucoup plus au point de ne pas pouvoir organiser une répétition », souligne Sami Saab, publicitaire qui avait travaillé de près jusqu’en 2013 avec le Courant patriotique libre, fondant même l’agence de publicité Clémentine. Cet ancien étudiant de l’ALBA, père de trois enfants, est aujourd’hui à la tête d’une nouvelle agence de publicité qu’il a fondée, baptisée Phenomena.

Le collectif « Je suis une ligne rouge » a rassemblé les manifestants en formant 42 groupes WhatsApp, un pour chaque bataillon. « Nous connaissons des médecins, d’anciens militaires, des ingénieurs… Chacun a fait appel à ses camarades », explique-t-il.

Ce sont les organisateurs qui ont donné des idées à chaque groupe : des casques de chantier pour les ingénieurs, des blouses blanches pour les médecins, un petit bouquet de fleurs pour les agriculteurs, des jouets multicolores pour les enfants avec leurs pères… Ils ont aussi travaillé sur les slogans.

« Nous nous attendions à rassembler 2 500 personnes pour le défilé, mais vendredi dès 14h30, 7 500 personnes se sont présentées et ont pris part au défilé », dit-il.

« Le pouvoir est complètement dépassé »
Sami Saab s’insurge contre tous ceux qui accusent la révolution de recevoir des fonds de l’étranger. « Le financement, c’est nous. Chaque Libanais est en train de financer la révolution. Pour les drapeaux des bataillons, j’ai été voir des imprimeurs que je connais. Ces drapeaux ont été faits au prix de revient. Le pouvoir ne veut pas comprendre que nous, Libanais, soyons talentueux, que nous avons des idées et que nous sommes prêts à tout pour construire le Liban que nous voulons. Le pouvoir ne comprend pas que nous avançons alors que lui est complètement dépassé », dit-il.

M. Saab est particulièrement furieux contre les accusations lancées par la chaîne OTV concernant le financement du défilé et de la journée du 22 novembre. La chaîne du CPL a affirmé dans un reportage ce week-end que le défilé civil avait coûté 34 000 dollars, faisant le décompte des drapeaux et des tee-shirts, et estimé le coût total des célébrations dans le centre-ville à plus de 80 000 dollars.

« Nous venons de faire nos comptes. Le défilé a coûté exactement 11 665 000 livres libanaises, martèle Sami Saab. Nous ne donnerons pas l’équivalent en dollars, car nous encourageons la livre libanaise. Ils auraient mieux fait d’effectuer des calculs concernant les dossiers de la corruption, des détournements de fonds et du clientélisme. »

« Comme tous les autres Libanais, je travaille gratuitement pour cette révolution, car elle instaurera le Liban auquel j’aspire », dit-il, ajoutant qu’il a travaillé de 2006 à 2013 gratuitement pour le CPL. « J’ai inventé “Aoun Rejeh” (Aoun est rentré) au retour du général de Paris et là j’utilise le même graphisme que le slogan “Lebnen Rejeh” (le Liban est revenu). Toute ma vie, à travers mon travail j’ai défendu mon idée du Liban et avec cette révolution je continue de le faire. C’est le CPL qui a changé, pas moi. »Le défilé de 42 bataillons a été ouvert par le premier véhicule de construction libanaise, conduit par son concepteur, David Frem, brandissant un immense drapeau libanais, au son de la fanfare qui jouait l’hymne national, et qui était entouré de commandos à la retraite de l’armée. « Le pouvoir ne veut pas comprendre cette révolution, ni le mouvement de solidarité des Libanais. C’est David Frem qui m’a appelé pour me parler de sa voiture, et c’est DJ Rodge qui a lui-même proposé d’animer gracieusement la soirée place des Martyrs », déclare Sami Saab, confiant avoir pleuré d’émotion à plusieurs reprises durant le défilé.L’éclairage au laser de la boule ainsi que les feux d’artifice ont été offerts par des Libanais qui soutiennent la révolution. Le jour de l’indépendance, la tente « La cuisine du centre-ville », qui assure bénévolement la nourriture aux plus pauvres et aux manifestants, a reçu entre autres 1 000 sandwiches et 40 gâteaux, dont une dizaine aux couleurs du drapeau libanais.



(Lire aussi : Le "Poing de la révolution" de nouveau levé)



Un défilé haut en couleur
Le premier bataillon était suivi de celui des militaires à la retraite qui avaient été les premiers à manifester, il y a plusieurs mois, contre le pouvoir. Les militaires à la retraite étaient suivis du bataillon des soldats blessés durant la guerre, qui comptait d’anciens militaires amputés ou cloués sur une chaise roulante. À la tête du groupe, Hussein Youssef, le porte-parole des parents des militaires tués par le groupe État islamique à Ersal, poussait un ancien membre des commandos de l’armée blessé à Nahr el-Bared et cloué depuis sur une chaise roulante. « Je n’ai pas pu contenir mes larmes durant la parade. J’ai soutenu cette révolution dès le premier jour, et cela parce que je suis un citoyen libanais et parce que je suis le père d’un soldat enlevé et assassiné, et je veux que justice soit faite dans cette affaire et tous les autres dossiers. Je ne peux qu’être ému en voyant tous les Libanais, chrétiens et musulmans unis », dit-il à L’Orient-Le Jour.

Les différents « bataillons » ont ensuite défilé au son de la fanfare et sous les acclamations : cyclistes, enseignants, médias, étudiants, musiciens, avocats, médecins en blouse blanche, pharmaciens, ingénieurs portant des casques aux couleurs du Liban, industriels, hommes et femmes d’affaires, motocyclistes, femmes... Il y avait aussi le bataillon des mères de famille suivi de celui des pères. Des enfants brandissant doudous, tambours ou trompettes en plastique et drapeau du Liban étaient hissés sur les épaules de leurs pères, des hommes clamant haut et fort leur droit de « paterner », et montrant ainsi une image d’un Liban en pleine mutation.

Il y avait aussi le bataillon du Héla Héla Ho, chant de la révolte libanaise par excellence, celui des marmites avec des hommes, des femmes et des enfants, dont un petit bonhomme de trois ans accompagnant sa mère et tapant de toutes ses forces sur une rakwé à l’aide d’une cuillère encore plus petite.

L’on comptait, également, le bataillon des artistes, des graphistes, ceux représentant les régions libanaises : la Békaa avec ses cavaliers, le Sud mené par Riad el-Assaad, le Mont-Liban, le Liban-Nord et Tripoli, la mariée de la révolution...

Sami Saab et le collectif « Je suis une ligne rouge » sont en train de préparer un documentaire sur le défilé du vendredi qui devrait être présenté dans plusieurs festivals internationaux. « Ce qu’il se passe actuellement au Liban est unique et sera montré au monde entier », souligne-t-il, ajoutant que le collectif pense dès à présent aux activités qui seront organisées pour Noël.


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