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Liban - Manifestations

« Mon père me portait pour me permettre d’accéder aux salles de classe »

Au cœur de Beyrouth, une centaine de personnes handicapées dénoncent la politique étatique d’assistanat et réclament l’inclusion et les droits.

Au cœur de Beyrouth, les personnes à besoins spécifiques se mobilisent une nouvelle fois pour leurs droits. Photo A.-M.H.

Dans un centre-ville encore vide, en ce début d’après-midi précédant la journée de l’Indépendance, un appel envahit soudain le calme ambiant, réclamant « la liberté et la dignité pour tous, dans un pays pour tous ». Déferlent alors, place des Martyrs, en provenance de Sodeco, une centaine de personnes sur fauteuils roulants ou présentant divers handicaps, arborant drapeaux libanais et écriteaux. Elles viennent de tout le Liban, encadrées par une dizaine d’associations, de Beyrouth, Tripoli, Baalbeck, Zahlé, Koura, Saïda ou Tyr, dans l’intention de rallier le mouvement populaire de contestation. Et dénoncent en chœur la grande discrimination dont souffrent les handicapés du Liban au sein de la société, principalement à l’école, à l’université, sur les routes et dans le monde du travail.

« Les droits de l’homme pour tous, dans un pays pour tous », réclame une femme. « Le travail pour tous, dans un pays pour tous », lance son voisin. Leur carte de handicapés ? Ils n’en veulent plus, car elle ne leur sert à rien. Dans une mise en scène, ils la noient dans un seau d’eau pour en tirer du jus à offrir à la classe politique. Pas plus qu’ils ne veulent que se poursuive la politique actuelle des autorités à leur égard. « Une politique d’assistanat sélective, basée sur le clientélisme, dont tirent profit les proches de la classe dirigeante », accusent-ils, précisant que seules 9 000 personnes bénéficient d’une reconnaissance étatique alors que le nombre de personnes à besoins spécifiques s’élève à plus de 100 000 personnes.

Dans les écoles et les universités, pas d’ascenseurs ni de rampes

Ce qu’ils réclament, ce sont leurs droits les plus élémentaires basés sur l’inclusion et l’autonomie. Le droit à l’éducation scolaire et universitaire, qui est conditionné par l’accessibilité des écoles et universités publiques et privées ; le droit de se déplacer librement sur les routes et dans les lieux publics, sans risquer d’être déséquilibrés par les nids-de-poule ou les trottoirs trop hauts ; le droit de travailler afin d’être productifs et financièrement indépendants, pour ne pas représenter un poids pour leurs familles ; le droit aussi à la protection sociale et aux soins de santé. Car si le pays du Cèdre a adopté en 2000 la loi 220/2000 garantissant les droits des personnes handicapées, comme le droit à l’éducation et au travail, cette loi n’a jamais été appliquée. Les bâtiments scolaires, même les plus récents, ne sont toujours pas équipés d’ascenseurs ou de rampes pour permettre aux élèves handicapés moteurs d’accéder aux salles de classe, sans parler des besoins des élèves présentant d’autres formes de handicap. Ce n’est d’ailleurs qu’en juin 2019 que le décret d’application de l’article 73 de la loi a été adopté en Conseil des ministres, imposant un quota de 3 % de personnes handicapées dans les entreprises. Mais depuis, toujours aucun changement perceptible, ou si peu.

« Ce que nous réclamons, c’est une politique officielle d’inclusion et de respect de nos droits », scande lors d’une conférence de presse la présidente de l’Union libanaise des handicapés physiques (LPHU), Sylvana Lakkis, qui précise par ailleurs que le Liban n’a jamais ratifié la Convention internationale relative aux droits des personnes handicapées. À ses côtés, Nawaf Kabbara, représentant le Mouvement des handicapés du Nord, insiste sur la volonté des handicapés du Liban de contribuer à briser les barrières de l’exclusion, de devenir des citoyens à part entière de cette nation en devenir. « Nous réclamons la santé pour tous, l’éducation pour tous, le travail pour tous, l’habitat pour tous, une vie digne pour tous », martèle le militant, qui rappelle combien les handicapés du Liban souffrent de pauvreté, de privations, de discrimination.


(Pour mémoire : L’État libanais ouvre enfin ses portes aux personnes handicapées)

Qu’on me donne juste la chance !

Parmi les manifestants, Lynn, 19 ans, handicapée moteur, a fait le déplacement depuis Taalabaya dans la Békaa. « Je revendique le droit de vivre dignement », dit-elle, sous l’œil protecteur de sa mère. La jeune fille a été scolarisée dans une école privée de son village. Elle a obtenu son brevet. « Mon père me portait pour me permettre d’accéder aux salles de classe », raconte-t-elle. Mais impossible pour elle de pousser ses études plus loin. Aucune école de la Békaa, privée ou publique, n’est suffisamment équipée pour l’accueillir. De guerre lasse, elle se rend régulièrement au siège du Forum des personnes sur fauteuil à Zahlé, où elle bénéficie de séances de physiothérapie et de cours d’anglais. « Cela ne me suffit pas », gronde-t-elle.

Jeune ou moins jeune, chacun a son histoire, une histoire d’exclusion, de barrières, d’injustice, de rêves brisés. « Venir de Sodeco a représenté pour nous une grosse difficulté, car l’asphalte est truffé de trous et les trottoirs inexistants. Certaines personnes sont même tombées à terre », regrette Eliana Gabriel, présidente de l’association qui accueille Lynn à Zahlé. À ses côtés, Youssef Darido, lui aussi sur fauteuil roulant, raconte son humiliation lorsqu’il est allé voter. « Ils ont proposé de demander à la Défense civile de me porter. Et moi, pour les défier, j’ai accepté à la condition que la presse soit présente », dit-il. Une dame âgée de Tripoli, clouée sur fauteuil depuis son AVC en 2010, crie son désespoir de n’avoir aucune couverture médicale. Hussein Hassan, 27 ans, est aussi désespéré de ne pas avoir d’emploi. Il a obtenu un diplôme technique d’informatique. Mais ne trouve personne pour l’embaucher à cause de son handicap, lié à un manque d’oxygène à la naissance. « Qu’on me donne juste la chance », supplie-t-il. La chance, Rabiha, 21 ans, l’a saisie. Elle travaille comme comptable auprès de l’association qui l’a aidée. Mais elle n’est pas payée depuis un an. « Je travaille pour rien. Parce que l’État ne paie plus ses dettes aux associations pour handicapés », dénonce-t-elle. À cet État qui les ignore et leur fait subir tant d’humiliations, les personnes à besoins spécifiques tournent aujourd’hui le dos.




Pour mémoire 

Les plus vulnérables des Libanais seront aujourd’hui dans la rue

Dans un centre-ville encore vide, en ce début d’après-midi précédant la journée de l’Indépendance, un appel envahit soudain le calme ambiant, réclamant « la liberté et la dignité pour tous, dans un pays pour tous ». Déferlent alors, place des Martyrs, en provenance de Sodeco, une centaine de personnes sur fauteuils roulants ou présentant divers handicaps, arborant drapeaux libanais et écriteaux. Elles viennent de tout le Liban, encadrées par une dizaine d’associations, de Beyrouth, Tripoli, Baalbeck, Zahlé, Koura, Saïda ou Tyr, dans l’intention de rallier le mouvement populaire de contestation. Et dénoncent en chœur la grande discrimination dont souffrent les handicapés du Liban au sein de la société, principalement à l’école, à l’université, sur les routes et dans le monde du travail....
commentaires (1)

Il faut que les choses changent rapidement et que tous les libanais handicapés puissent vivre sainement et librement.

Georges Zehil Daniele

07 h 55, le 23 novembre 2019

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Commentaires (1)

  • Il faut que les choses changent rapidement et que tous les libanais handicapés puissent vivre sainement et librement.

    Georges Zehil Daniele

    07 h 55, le 23 novembre 2019

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