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Nos lecteurs ont la parole - Paul Bazzaz

Le moyen le plus efficace de dire « ça suffit »

À l’heure où nous nous interrogeons tous sur le résultat de la « révolution » d’octobre 2019, expression collective d’un ras-le-bol et d’un cri de colère étouffé par la bienséance libanaise, nous devons nous demander individuellement ce que nous voulons exactement pour notre vie et pour celle de nos enfants. Nous avons enduré 45 ans de chaos, espéré et déchanté N fois sur cette même période, et aujourd’hui nous avons peur d’un chaos que l’on nous promet de tout coté et d’une N+1-ème déception.

Le chaos nous le vivons justement depuis 45 ans ; des vides politiques, il y en a eu pléthore. Nous ne pouvons pas tomber plus bas. Pénurie de dollars ? Dévaluation ? Nous venons de vivre une il y a un mois, et la seconde il y a 30 ans et plus. Nous en avons déjà vécu les conséquences, et nous sommes toujours en vie. Si, malgré tout, le peuple atteignait la famine, alors nos gouvernants n’auront qu’à prier de pouvoir prendre la poudre d’escampette et de récupérer tout ce qui peut l’être.

Le mal a atteint aujourd’hui toutes les classes sans distinction, ou, plus exactement, toutes les classes expriment enfin d’une seule voix que le mal les a atteints. Car le « mal » est présent depuis bien longtemps. Et nous nous en sommes accommodés grâce à la fameuse capacité de « résilience » qui étonne tant l’Occident... Aujourd’hui, nos enfants nous disent « NON ». Ils n’ont plus que l’espoir de vivre dans leur pays. Ils en sont acculés et doivent tout faire pour arriver à leurs fins. Et nous ? Que voulons-nous ? Passer notre cinquantaine sur notre balcon à attendre le WhatsApp de notre fils de Paris, de Montréal ou bien de Tombouctou ? Nous morfondre jusqu’à son prochain séjour au Liban ou le nôtre chez lui, pour peu que nous en ayons les moyens? Suivre ses succès ou ses échecs universitaires de loin, sans les partager face à face, sans le consoler ? Apprendre qu’il a des copines, sans les connaître ? Organiser son mariage « au pays » et verser la larme après la quinzaine festive ? Rêver d’avoir son petit-enfant sur les genoux, le tenir dans ses bras, « l’essorer de bisous » ? Et puis attendre que le père de ce petit-enfant devenu grand vienne de temps à autres nous voir, pour nous accompagner à l’hôpital ; pour être à côté de nous lors d’une convalescence ? Nous, occupant notre balcon, comme tous les balcons autour de nous, vieux et vieilles, des immeubles à moitié vides, le temps suspendu....

Les 45 ans qui sont passés n’ont pas été perdus. Si aujourd’hui nous sommes dans la rue, c’est parce que le pays a vécu tout ce périple depuis 45 ans et même davantage. Nous sommes dans la rue, car nous l’avons déjà été par le passé, et que malgré tout, c’est le moyen le plus efficace pour dire « ça suffit » ! Nous sommes dans la rue comme beaucoup d’autres de par le monde, mais dans un mouvement bien plus fort, qui prête à l’admiration par le sérieux de tous, par l’intelligence de beaucoup. Ce pas qui est fait aujourd’hui n’est que la suite d’autres pas faits hier.

Oui, mais faire tomber un système ! Lourde tâche ! Ça semble infaisable, les douze travaux d’Hercule sont de la rigolade en comparaison. La montagne n’est pas petite, certes, mais rien n’est insurmontable si nous savons mettre des objectifs atteignables, si nous savons planifier un changement, si nous savons intégrer la psychologie de l’un et de l’autre, sauver sa face et son ventre. Et la montagne n’est même pas si grande, car de toutes les informations qui circulent on peut déjà déduire une chose : le Liban ne devrait pas être endetté. Si cette conclusion est simpliste, elle a le mérite de ne pas être loin de la vérité. À cela, il faut rajouter le potentiel d’un pays et de son peuple (pour peu que celui-ci fasse preuve d’un minimum de discipline). Il y a tous les ingrédients pour que le peuple mange à sa faim, que les jeunes se développent, et allez, soyons magnanimes, il restera un peu de monnaie pour ceux qui nous gouvernent.

Mais, surtout, l’effort que nous demandons aux autres passe aussi par l’effort que l’on demandera à soi. Sur le civisme, le sérieux dans nos entreprises, le refus des demi-mesures, des « ce n’est pas grave », des « kabber 3aklak ». Aller au-delà des apparences, refuser la superficialité. Ne pas nous laisser corrompre par le pouvoir dans les infractions de lois les plus petites : cette corruption le couvre, et elle ne nous rapporte rien au regard de ce qu’elle lui rapporte.

Auriez-vous imaginé hier ce qui se passe aujourd’hui dans la rue ? Pas moi, je peux vous l’assurer.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

À l’heure où nous nous interrogeons tous sur le résultat de la « révolution » d’octobre 2019, expression collective d’un ras-le-bol et d’un cri de colère étouffé par la bienséance libanaise, nous devons nous demander individuellement ce que nous voulons exactement pour notre vie et pour celle de nos enfants. Nous avons enduré 45 ans de chaos, espéré et déchanté N fois sur cette même période, et aujourd’hui nous avons peur d’un chaos que l’on nous promet de tout coté et d’une N+1-ème déception. Le chaos nous le vivons justement depuis 45 ans ; des vides politiques, il y en a eu pléthore. Nous ne pouvons pas tomber plus bas. Pénurie de dollars ? Dévaluation ? Nous venons de vivre une il y a un mois, et la seconde il y a 30 ans et plus. Nous en avons déjà vécu les conséquences, et nous...
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