Photo Mohamad Ataya
Il y a quinze jours, les Libanais sont descendus dans les rues pour dénoncer la corruption du système politico-confessionnel ainsi que l’incapacité du gouvernement à gérer la crise économique dans le pays. Ce soulèvement spontané est réel ; sous le drapeau libanais, ce mouvement a permis la création d’un imaginaire commun, un imaginaire où, pour la première fois, chacun et chacune ont vu émerger en même temps, d’une part, le germe de leur individualité en tant que sujets différenciés de leurs groupes confessionnels et, d’autre part, l’ouverture d’un nouvel espace intra et inter-psychique où chacun et chacune ont exprimé le même désir, le même rêve, celui de vivre ensemble égaux devant la loi (la Constitution libanaise), en d’autres termes celui de devenir citoyens !
Il est vrai que tous les Libanais ne sont pas d’accord et qu’il y a des craintes chez certains ; des craintes légitimes et compréhensibles. Durant de telles périodes, les discours sont émotionnellement chargés, polarisés et n’admettent pas la nuance; au moins durant les premiers jours. D’autant plus que le passage d’un non-dit à un bien-dit transite forcément par une phase de mal-dit, ce qui était le cas avec les premiers slogans comportant des insultes personnelles qu’on aurait certainement mieux fait d’éviter. Néanmoins, ce discours s’est rapidement transformé en un discours plus nuancé, plus respectueux de l’autre et loin des insultes. Évidemment, il y a toujours des voix dissonantes et parfois même insultantes, mais ces voix ne sont plus majoritaires. Il suffit d’être dans les places et les rues ou même sur les réseaux sociaux pour le constater.
Ce discours qui mûrit, qui donne place à l’autre avec toutes ses différences, doit être nourri. Il est le garant principal du processus fondamental, en marche actuellement vers une appartenance au Liban État-Loi, condition essentielle pour que se développe la citoyenneté.
En fait, dans un État-Loi, le passage vers la citoyenneté reste un processus personnel et intime dans lequel l’appartenance politico-confessionnelle devrait être scindée en ses deux composantes, la politique et la confessionnelle. Au niveau politique, une négociation avec soi-même s’avère être nécessaire : le chef politico-confessionnel devrait changer de statut et passer de celui de l’icône à celui du leader, porteur d’une pensée politique qu’on choisit de suivre, ou pas ; et avec lequel on ose ne pas être d’accord sans risque d’effondrement personnel, ni de sentiment de culpabilité ou de trahison. De même, l’appartenance confessionnelle rejoindrait la sphère privée religieuse ou spirituelle de la personne au lieu de prendre le devant de la scène publique. Ce passage est un processus qui est différent et très personnel pour chaque individu, et doit être vécu dans une attitude d’acceptation et d’ouverture par les autres.
Dans le même ordre d’idées, les Libanais dans les rues sont tentés de se positionner contre les Libanais qui revendiquent toujours leurs appartenances politico-confessionnelles. Un tel positionnement pourrait accentuer une dynamique de glissement du clivage, qui est actuellement entre une partie du peuple et le pouvoir politique (qui n’est plus légitime à leurs yeux), vers le peuple lui-même qui risquerait d’être scindé, encore une fois, au nom de ses chefs politico-confessionnels.
De toute façon, ce nouveau discours ne prétend pas avoir le droit ni la légitimité de faire sentir aux autres qu’ils ont un choix à faire entre leurs appartenances et la révolution. Cela serait contraire à l’essence même de ce moment fondateur du Liban. Bien au contraire, le seul et unique message qui commence à s’entendre de plus en plus fort est un discours qui invite tous les Libanais non pas à rejeter leurs appartenances, mais plutôt à faire de la place, à côté de ces appartenances, à une nouvelle : celle d’appartenir au Liban État-Loi. Cette nouvelle appartenance est une condition nécessaire même si non suffisante, pour l’émergence du sujet, dont l’identité s’étayant sur l’ensemble de ses appartenances sera bien plus grande.
En définitive, ce qui doit s’entendre encore plus fort que tous les slogans et tous les discours, maintenant plus que jamais, c’est l’essence de cette révolution : « Kilna ye3ni Kilna », une invitation à tous les Libanais sans exception qui dit : « Je suis différent de toi, et je veux vivre avec toi, égaux devant la loi. »
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