Un nouveau peuple libanais vient de naître, enterrant la hache du confessionnalisme et conspuant en un music-hall de rues et d’écrans, désordonné et permanent, les noms et les masques de ce triple pouvoir – exécutif, législatif et ésotérique – qui n’a fait que l’appauvrir tout en lui racontant des histoires.
Ce nouveau peuple s’est formé tout seul, d’un refus soudain se répandant comme un océan d’accepter la fatalité de sa fatalité, entretenue depuis des lustres par toute une caste de politicards sectaires par tradition, souvent affairistes et arrogants, qui lui achetaient ses voix pour mieux les faire taire.
Ce nouveau peuple est soudain sorti comme une seule troupe sans commandement, des différents troupeaux d’agneaux que les caïds à masques de berger emmenaient paître, tout en lui interdisant de s’éloigner de leur propre troupeau secte, avant de souvent les emmener à l’abattoir.
Ce nouveau peuple a émergé lorsque la voix du loup a cessé de lui faire peur, du Nord au Sud profond, des confins de la Békaa au Akkar et au Mont-Liban.
Au gâteau explosif géant formé par la corruption politique, nappé au fil du temps de relents de poubelles, il ne manquait qu’une tranche d’ananas et une cerise.
L’ananas y a été rajouté, lorsque les Libanaises et les Libanais ont regardé stupéfaits les forêts, les vallées et les plaines de leur pays brûler en une longue nuit de deux jours sans que l’État n’y accorde d’importance particulière.
La cerise, elle, était de vouloir faire passer au rouge la verte et libre utilisation de WhatsApp, seul poumon gratuit et démocratique d’expression du peuple et principalement de sa jeunesse.
Après avoir longtemps été rêvée et désirée dans leur vie virtuelle, cette victoire progressive sur la peur du loup devient réelle grâce au monde virtuel.
À l’heure où elle autogénère son contenu, sur les médias sociaux et sur les principales chaînes de télé qui s’improvisent mass-media sociaux, cette révolution révèle tous les jours un trafic créatif intense, pratiqué par une même génération déferlante qui ne laisse rien passer au monde ancien et qui fait partie de cette population mondialement majoritaire appelée les « Millennials » (ou milléniaux).
Nous vivons une révolution essentiellement « milléniale », conceptuelle et déterminée, qui affiche son propre code moral et sa propre échelle de valeurs de société, qui refuse l’ordre et la centralisation en leur substituant le désordre et la décentralisation, tablant sur le « business model » du vide absolu comme seule voie possible pour aspirer et démanteler toute, c’est-à-dire toute la classe politique.
Ces milléniaux libanais ont grandi dans différents troupeaux en suivant leurs parents résignés et expriment d’une seule voix leur rébellion contre leur condition d’agneau en désertant le troupeau secte.
Elles et ils représentent aujourd’hui la loi du nombre, que le grand méchant loup et autres loups agitaient – et agitent encore et toujours – comme un épouvantail.
Elles et ils réclament leur présent de tous ceux qui représentent le passé et qui hypothèquent encore leur avenir.
Cette mue du jeune peuple libanais est le fait de trois générations de Libanaises et de Libanais, en totale mutation par rapport à leurs aînées, qui ont tété des images du monde en buvant leur petit-lait, avant de pouvoir écrire librement avec leurs pouces et de se constituer leurs propres opinions sur le monde, dans un nouveau langage de communication qui leur est propre, tenant en main les moyens audiovisuels de raconter leurs propres histoires sans plus écouter les sornettes de l’autorité, refusant l’état de poubelle écologique de leur bonne vieille terre, toutes les injustices faites à l’humain dans l’espèce humaine, développant une haine fondamentale pour la cupidité corporative, aspirant à une éducation plus adéquate comme source d’épanouissement et créant leur propre culture, où la créativité se moque des conventions en devenant amateure et libre.
Pour que cette révolution puisse l’emporter, il faudrait d’abord que ce nouveau peuple qui a grandi dans la culture de l’immédiat apprenne les vertus de la patience. Si les milléniaux libanais désertent les rues un seul jour, une seule nuit, d’autres forces légales ou civiles peupleront illico le terrain. Elles ont déjà tenté de le faire. Et les loups ont envoyé leurs louveteaux hurler sur les places.
L’énergie et le sang-froid qui s’imposent donc à la jeunesse, dans les rituels de sa vie quotidienne, sont le carburant principal de son succès. Elle ne doit jamais perdre de vue le fait que, face à toute menace, toute violence ou tentative de la déloger, elle peut se prévaloir de la nouvelle loi du nombre. Tant qu’elle a tourné le dos au confessionnalisme.
Pour que ce jeune mouvement apolitique qui vient de pousser puisse remplacer, en politique et dans quelques mois, plus de cent cinquante éternels, tous enracinés jusqu’à la moelle dans les vertèbres de leurs fauteuils, il faut y mettre les bouchées doubles. Cette révolution milléniale doit très vite accepter de prendre les rênes de ses responsabilités. Elle est enthousiaste et au courant, mais sans culture politique, idéaliste et justicière, sans feuille de route, mais elle est aussi et surtout ludique et tout à fait capable d’inventer les nouvelles règles du jeu.
Pour qu’elle devienne implacable et sans appel, cette révolution a urgemment besoin qu’on la materne en l’aidant à révéler ses principales idées et ses multiples talents qui couvent sous ses rangs, ses figures humanistes, inventives et professionnelles qui pourraient s’entendre sur une véritable vision de société, et prendre en main la chose publique. Cette révolution pourrait devenir un workshop national de start up politique pour qu’enfin la « réprivée » mène à la république, la vraie.
Si les mass-media se mettent minutieusement à initier des tribunes publiques où les jeunes qui ont des idées peuvent en faire part, si le contenu créé sur les médias sociaux se met à répandre des idées de solution et nourrit un véritable dialogue national, entre deux posts d’humour, si les associations civiles et sociales s’activent à découvrir et révéler celles et ceux qui pourront véritablement parler au nom de leur propre révolution et peut-être même siéger au Parlement ou dans un gouvernement, si les places qui regorgent de monde peuvent amplifier les réflexions de jeunes tribuns sur la marche à suivre et obtenir des engouements publics en faisant parfois baisser la musique des DJ, alors peut-être, sans doute, le vide qu’aura créé cette révolution milléniale en chassant la classe politique aura été comblé par les idées nouvelles de générations talentueuses qui n’ont d’autre choix aujourd’hui que celui d’être responsables de leur destin.
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