Éclairage

Forages turcs à Chypre : Erdogan défie (une énième fois) les Occidentaux

Face à la détermination d’Ankara, l’Union européenne, alliée de Nicosie, semble aux abois.

Le navire de forage turc Yavuz, escorté par la frégate de la marine turque TCG Gemlik (F-492, en arrière-plan), en Méditerranée orientale au large de Chypre, le 6 août 2019. Murad Sezer/File Photo/Reuters

La Turquie peut-elle continuer à ignorer indéfiniment les mises en garde de la communauté internationale en ce qui concerne les forages qu’elle entreprend au large de Chypre ? Européens et Américains, soutiens de Nicosie, membre de l’Union européenne, ont réitéré ce week-end leurs préoccupations et avertissements envers Ankara après l’envoi, samedi, d’un navire turc, le Yavuz, au large des côtes chypriotes.

Dans le cadre de son (intense) entreprise de forage dans les gisements gaziers autour de l’île, effective depuis plusieurs mois, Ankara – qui contrôle le nord de Chypre (un tiers de l’île) depuis l’invasion de 1974 et dont l’occupation n’est reconnue que par la Turquie – a dépêché le Yavuz dans le bloc 7 de la zone économique exclusive (ZEE) chypriote, au sud-ouest de l’île, soit totalement hors des eaux territoriales de la zone sous contrôle turc. « Nous avons dit aux Turcs que les forages illégaux sont inacceptables et nous allons continuer d’entreprendre des actions diplomatiques afin de nous assurer que les activités (dans la région) soient légales », a déclaré samedi le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, en visite de trois jours en Grèce – alliée des États-Unis au sein de l’OTAN – afin de renforcer la coopération gréco-américaine. « L’arrivée d’un nouveau navire de forage turc dans la ZEE chypriote constitue une violation de la souveraineté la République de Chypre et du droit international », a, de son côté, déclaré le même jour un porte-parole du ministère français des Affaires étrangères dans un communiqué, avertissant par ailleurs que « c’est un geste inamical, de nature à favoriser une escalade des tensions en Méditerranée orientale ». « Cette nouvelle provocation est un exemple qui montre comment la Turquie fait fi des appels répétés de l’UE et de la communauté internationale à cesser ses activités illégales », a indiqué pour sa part le gouvernement chypriote qui a toutefois précisé que « le comportement provocateur et agressif » de la Turquie ne le dissuadera pas de mener des explorations et d’exploiter le gaz.

La découverte ces dernières années de gigantesques gisements gaziers en Méditerranée orientale a aiguisé l’appétit de Chypre, qui rêve de devenir un acteur énergétique majeur dans la région. Elle avait signé des contrats d’exploration avec des géants des hydrocarbures comme l’italien ENI, le français Total ou l’américain ExxonMobil, alors qu’Ankara en a, de son côté, accordé à Turkish Petroleum.

Mais la Turquie affirme ne pas être tenue par les accords de délimitation maritime entre le gouvernement de Chypre et d’autres pays riverains de la Méditerranée et fait valoir ses droits sur son propre plateau continental. Elle est par ailleurs totalement opposée à toute exploitation des ressources gazières qui exclurait la partie turque de Chypre. Pour le président turc Recep Tayyip Erdogan, il n’est donc pas question d’arrêter les forages. La Turquie « continuera à défendre les droits des Chypriotes turcs dans la région, tout comme elle défend ses propres droits », avait-il affirmé en août dernier. « Nous continuerons avec détermination nos travaux de forage (en Méditerranée orientale) », avait-il poursuivi, ajoutant qu’« aucun projet ignorant la Turquie ou Chypre du Nord ne peut être réalisé en Méditerranée orientale ».


(Pour mémoire : La Turquie va « renforcer » ses forages au large de Chypre en réponse aux sanctions de l’UE)

Faire face aux alliances

Ankara a d’ailleurs montré qu’il était prêt à défendre ses intérêts, à tout prix, allant même jusqu’à barrer la route à un navire affrété par ENI à l’aide de bâtiments de guerre, le forçant à faire demi-tour. Mais quelles sont les véritables motivations de la Turquie à forer dans cette zone ? S’agit-il d’un besoin d’approvisionnement énergétique ou plutôt d’une volonté d’affirmation de puissance dans la région ? Il y a, en réalité, un peu des deux.

La découverte des grands gisements gaziers chypriotes a redessiné la carte des alliances dans la région. Une coopération énergétique s’est ainsi créée entre la Grèce, Chypre et Israël d’un côté, et avec l’Égypte de l’autre, avec les États-Unis en arrière-plan dans les deux cas. Il s’agit donc pour la Turquie de s’imposer face à ces alliances formées par des pays qui entretiennent des relations épineuses avec elle. « Avec les alliances Grèce-Israël-Égypte, la Turquie ne pouvait que se sentir mise sur la touche et trahie par ses alliés », explique Guillaume Perrier, ancien journaliste du Monde et auteur de Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan (Solin/Actes Sud, 2018), contacté par L’Orient-Le Jour, précisant que la Turquie « essaye ainsi d’obtenir, elle aussi, sa part dans les grands enjeux gaziers de la région ». « La Turquie a depuis longtemps des vues sur les eaux territoriales qui entourent Chypre, y compris les richesses sous-marines dont elle s’estime en partie propriétaire », ajoute-t-il. Il y a dans le même temps une position très nationaliste de la part du reïs qui cherche à affirmer la souveraineté territoriale turque sur les eaux chypriotes – en particulier au Nord – et refuse toute souveraineté de la République de Chypre sur l’entièreté de l’île. Cela rejoint par exemple l’affaire des tensions en mer Égée à propos des îles grecques dans les années 1970-1980.

Mais face à la détermination turque et la violation des eaux territoriales de l’un de ses membres, quelle réponse l’Union européenne et/ou ses alliés occidentaux peuvent-ils fournir? Difficile de le prédire avec certitude compte tenu des menaces régulières émises par Bruxelles ou Washington ces dernières années sur l’imposition éventuelle de sanctions mais qui, en l’occurrence, n’ont pas fait fléchir la Turquie d’un iota dans sa stratégie. Le futur de cette affaire va « dépendre de l’attitude des Occidentaux. Erdogan ne fait qu’exploiter la faiblesse, les atermoiements et les contradictions des Occidentaux pour mener à bien ses projets », résume Guillaume Perrier, ajoutant que « depuis 2005, les Occidentaux menacent la Turquie de rétorsion si elle ne reconnaît pas la souveraineté de Chypre (…) Pour Erdogan, il est difficile de prendre les Européens au sérieux ».


Pour mémoire 

Gaz au large de Chypre : la Turquie veut se montrer incontournable


La Turquie peut-elle continuer à ignorer indéfiniment les mises en garde de la communauté internationale en ce qui concerne les forages qu’elle entreprend au large de Chypre ? Européens et Américains, soutiens de Nicosie, membre de l’Union européenne, ont réitéré ce week-end leurs préoccupations et avertissements envers Ankara après l’envoi, samedi, d’un navire turc, le...

commentaires (3)

C'est pas fini Erdogan veut les îles grecques , les Dodecaneses , il dit que s'appartient a laTurquie ...

Eleni Caridopoulou

18 h 55, le 08 octobre 2019

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Commentaires (3)

  • C'est pas fini Erdogan veut les îles grecques , les Dodecaneses , il dit que s'appartient a laTurquie ...

    Eleni Caridopoulou

    18 h 55, le 08 octobre 2019

  • Et encore une fois l'Europe baisse son froc !

    FRIK-A-FRAK

    16 h 20, le 08 octobre 2019

  • ERDO VA SE FAIRE CASSER ET LES DENTS ET LA TETE ! REKEB 3AL 3ASSA AKTAR MEN EL LEZEM...

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    01 h 17, le 08 octobre 2019