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Liban - Société

La pêche à Beyrouth, une tradition qui peine à se maintenir

L’activité bat de l’aile au Liban. Les pêcheurs disposent non seulement de faibles moyens, mais sont également confrontés à l’impact de la pêche illégale et de l’expansion urbaine.

Le port de Manara, à Ras Beyrouth. Photo Diane Villemin

Il est cinq heures, Beyrouth s’éveille. Tandis que les coureurs investissent la corniche, les pêcheurs partent en mer. Beyrouth comprend trois principaux ports de pêche, l’un à Ouzaï, au sud de la capitale, un autre à Dora, au nord, et le troisième à Manara. Aux alentours de 5h45, la mer est couverte de petites embarcations. Les pêcheurs tentent une première fois leur chance jusqu’à midi puis repartent en mer vers 16h, et ce jusqu’au coucher du soleil. Certains travaillent même la nuit. Hassan, tout comme ses frères, possède un bateau au port de Manara. « On nomme notre port le port “chic” de Beyrouth », explique-t-il en garant son scooter. Cette appellation provient du fait que les pêcheurs disposent de petites cabines qui comprennent des douchettes et un espace de rangement. « C’est aussi parce que l’on nettoie régulièrement le port, qu’on le garde propre. Regardez l’eau; ici, il n’y a pas de flaques d’huile de moteur ou de déchets… » poursuit-il. Hassan a la trentaine et pêche depuis qu’il est petit, une activité transmise de son grand-père à son père, puis à ses frères et lui-même comme la plupart des pêcheurs ici.

Toutefois, la pêche demeure pour lui un sport, un loisir, et non un métier à plein temps. Ils sont environ une soixantaine d’hommes à avoir un bateau de pêche enregistré au port de Manara, dont six qui se rendent tous les jours en mer, la pêche étant leur principale source de revenus. La pêche est un moyen de subsistance pour Mohammad, Khaled, Abdel Razzak, Haïtham et Ahmad. Leurs revenus mensuels s’élèvent à 600 dollars et peuvent atteindre 1 200 dollars lorsque la saison est propice à une pêche régulière et de qualité. Toutefois, leurs dépenses quotidiennes en essence représentent en moyenne 35 dollars, alors qu’il faut compter 200 dollars par mois pour l’équipement élémentaire. « Il est devenu très difficile de vivre de la pêche. Ce n’est pas rentable », explique Hassan, qui a ouvert une boulangerie à Istanbul et possède un petit magasin pour l’installation de réseau sans fil chez des particuliers.

Les pêcheurs vivent au rythme de la mer, des saisons et donc des poissons qui ne mordent qu’à certains horaires, tôt le matin et lorsque le soleil se couche. Cela signifie également que certains mois seront creux, obligeant ces hommes à faire des économies pour le mois suivant. La saison des thons est une aubaine pour les pêcheurs qui ne ratent pas un seul jour en mer, de juillet à septembre. Un kilogramme de thon blanc est vendu à partir de dix dollars aux fournisseurs qui ensuite le revendent aux grandes surfaces ou aux restaurants. En moyenne, les pêcheurs gagnent pour chaque kilo de poisson vendu entre six et dix dollars, rarement plus.


(Pour mémoire : Des barques pour les pêcheurs du littoral du Chouf, grâce à un don du Royaume-Uni)

Un soutien inexistant

Dans ce contexte, les pêcheurs de Beyrouth sont-ils voués à disparaître? Et ce d’autant plus qu’ils disposent de très peu de moyens et d’aide financière de la part du gouvernement. « Nous payons des taxes pour avoir notre bateau au port. Pourtant, nous n’avons rien en échange, surtout en cas de tempête, si jamais il faut rénover le port », souligne Hassan.

Autre problème, les pêcheurs se voient souvent privés de nombreux sites sur la côte à cause de la privatisation de celle-ci, comme au niveau de l’ancien port de Dalieh. L’exploitation privée du domaine maritime public ronge toute la côte et représente un fléau considérable pour les pêcheurs. Le décret 169 de 1988 pose problème à ce niveau-là en ouvrant la voie à la privatisation du littoral de Beyrouth, de Ramlet el-Baïda à Manara, en passant par Dalieh. Certains d’entre eux, expulsés du port de Dalieh, se trouvent désormais au port de Manara, comme Haïtham, qui dit n’avoir « plus rien ». De la même manière, un grand nombre de pêcheurs d’un certain âge se retrouvent au chômage à cause de la fermeture du port de Dalieh. Les autres ports sont en pleine capacité et ne peuvent pas accueillir davantage de bateaux. Le port de Dora est également menacé depuis quelque temps. La décharge de Bourj Hammoud, non loin du port, est devenue partie intégrante du quotidien des pêcheurs. Les camions effectuent des allers-retours incessants, chargés à bloc de déchets desquels émanent des odeurs nauséabondes. Aux côtés des pêcheurs, une montagne de déchets semble pouvoir les engloutir à tout moment.

À plusieurs reprises, les pêcheurs ont exprimé leur mécontentement et dénoncé les conditions de travail inacceptables du fait de la réouverture de cette décharge, mais les pouvoirs publics n’ont rien voulu entendre. Désormais, c’est un projet de construction d’un complexe hôtelier qui porte directement préjudice au port de Dora, le plus important en termes d’effectifs. La concurrence déloyale affecte également les activités des pêcheurs. Hassan pointe du doigt un bateau : « Tu vois cette embarcation qui vient de passer ? Ceux comme lui ne respectent pas les règles. Ses filets ne laissent passer aucun poisson, même les plus petits dont se nourrissent les poissons que l’on pêche. À cause d’eux, nos poissons disparaissent », poursuit-il. Des normes sont fixées en termes de tailles réglementaires de filets et de poissons autorisés à être pêchés par des lois qui régissent la pêche, mais les contrôles sont rares et la loi rarement appliquée.

La pollution maritime est un autre problème réel pour les pêcheurs qui subissent l’arrivée d’une nouvelle espèce, les poissons-globes, dont la présence est catastrophique. Cette espèce aurait été introduite, selon les pêcheurs, par le gouvernement qui pensait qu’elle assainirait les eaux. Sauf qu’elle a rapidement proliféré et mange tout sur son passage, poissons, mais aussi les appâts qui coûtent aux pêcheurs en moyenne dix dollars l’unité. Beaucoup de poissons ont disparu alors qu’ils assurent la chaîne alimentaire. Cette situation pousse une partie des pêcheurs libanais à aller jusque dans les eaux internationales, à la frontière des eaux territoriales chypriotes.


Pour mémoire 

Expulsion des familles de pêcheurs à Dalieh

Il est cinq heures, Beyrouth s’éveille. Tandis que les coureurs investissent la corniche, les pêcheurs partent en mer. Beyrouth comprend trois principaux ports de pêche, l’un à Ouzaï, au sud de la capitale, un autre à Dora, au nord, et le troisième à Manara. Aux alentours de 5h45, la mer est couverte de petites embarcations. Les pêcheurs tentent une première fois leur chance...
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