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En Turquie, l'antique Hasankeyf se meurt à cause d'un barrage controversé

Reportage

Cette ville vieille de 12.000 ans et de nombreux autres villages sera bientôt engloutie par un lac artificiel.

OLJ/AFP/Bulent KILIC
22/09/2019

Lorsque l'on regarde Hasankeyf, dans le sud-est de la Turquie, on voit des falaises sur des centaines de mètres, un mur naturel qui se dresse contre le ciel. Au coucher du soleil, s'en élèvent le chant des hirondelles et la mélodie cachée de l'histoire de l'humanité.

Hasankeyf, une ville vieille de 12.000 ans, sera bientôt engloutie et la vie des habitants de la région bouleversée par un lac artificiel en raison de la construction du barrage controversé d'Ilisu. De nombreux villages vont également disparaître sous l'eau, qui emportera aussi les souvenirs de dizaines de milliers d'habitants.

Mehmet, 73 ans, regarde depuis son jardin la citadelle romaine de Hasankeyf, désormais entourée d'un mur de pierres blanches, comme on observerait les funérailles d'un proche grignoté pendant de longues années par la maladie. Il a passé toute sa vie ici, à cultiver son terrain au bord du Tigre. Cette année, il récolte pour la dernière fois les fruits de ses vignes et de ses figuiers: en avril prochain, son terrain devrait être entièrement inondé.

Dans le village proche de Cavuslu (appelé Zewik en kurde), Meseha, 62 ans, s'accroche elle aussi à ses terres. "Cette année, des responsables nous ont dit de ne pas faire de semis parce que l'eau allait arriver, mais nous l'avons fait quand même", raconte-t-elle. "Nous sèmerons jusqu'au bout", assure-t-elle.



(Pour mémoire : Turquie : Déplacement d’un hammam historique menacé d’engloutissement)



Tombes déplacées
Tout change également dans la vallée de Botan, elle aussi condamnée à devenir un lac, où des nouveaux ponts sont construits au-dessus des anciens. Halil Ertan a dû se convertir, à 48 ans, de la pêche de rivière, qu'il pratiquait depuis son enfance, à la pêche dans un lac. Les poissons y sont plus gros mais sans goût, dit-il.

Gérant de l'hôtel Salikbahce, Firat, lui aussi 48 ans, soupire: "Depuis des années, on l'entend, on le sent, mais on ne voyait rien. Depuis des années, ça approche, on se dit qu'on doit partir mais on vit dans l'incertitude". "Nous avons un jardin vieux de 60 ans ici, plein de fraîcheur et de vie", raconte-t-il. "Pour nous, ce sentiment vaut plus que tout l'argent du monde, aucune somme ne peut racheter ces figuiers".

Le gouvernement rejette toute critique, arguant que la plupart des monuments de Hasankeyf ont été mis à l'abri et qu'une nouvelle ville a été construite à proximité pour reloger les quelque 3.000 habitants de la cité historique.

Les morts enterrés dans le cimetière sont aussi emportés vers la nouvelle ville, à condition que leurs proches en fassent la demande. Fatih regarde les employés déplacer les os de son frère, mort à 15 ans en 1997 à la suite d'une chute alors qu'il essayait d'attraper des pigeons. Un cérémonial qu'il vit comme un deuxième enterrement.


AFP / BULENT KILIC


Yunus, 12 ans, est à la recherche de la tombe de son petit frère, mort peu après sa naissance en 2016. Sa tombe a quasiment disparu sous la terre, faute de signe distinctif. Il s'adresse aux employés venus déterrer les corps, qui l'aident a faire réémerger la tombe. Mais on découvre un peu plus tard que la famille n'ayant pas fait de demande spécifique, la sépulture de l'enfant sera engloutie par les eaux.



Pour mémoire

Les derniers jours de Hasankeyf


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