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Moyen Orient et Monde

De l’interdiction de stade au suicide, l’histoire tragique de la « fille bleue »

Iran

Sahar Khodayari est décédée après s’être immolée par le feu, devenant le nouveau symbole de toute une génération.


Julie KEBBI | OLJ
12/09/2019

« La fille bleue ». Le surnom de Sahar Khodayari faisait référence à la couleur de son équipe de football préférée, Esteghlal. Âgée de 30 ans, cette Iranienne a succombé à ses blessures lundi après s’être immolée par le feu devant le tribunal révolutionnaire à Téhéran quelques jours plus tôt. La jeune fille s’est aspergée d’essence après avoir entendu dire qu’elle allait écoper de six mois de prison. Son crime ? S’être introduite dans le stade Azadi ( « liberté » en iranien) en mars pour assister à un match opposant l’équipe Esteghlal de Téhéran à celle d’al-Aïn d’Abou Dhabi. Bravant l’interdiction pour les femmes de pénétrer dans les stades depuis la révolution islamique de 1979, Sahar Khodayari portait un couvre-chef bleu et un long manteau ample afin de ne pas attirer l’attention. Sans succès. La jeune fille s’était fait arrêter par la police iranienne. Après trois nuits passées en prison, elle avait été libérée en attendant le verdict.

De nombreux Iraniens ont fait part de leur indignation en partageant le hashtag #BlueGirl sur les réseaux sociaux et en interpellant la FIFA au sujet de l’affaire. Le footballeur iranien à la retraite Ali Karimi a notamment appelé, sur son compte Instagram, au boycott des stades iraniens. Des doutes persistent sur la réelle date du décès de l’Iranienne alors que plusieurs médias ont affirmé qu’elle serait décédée vendredi et aurait été enterrée par les autorités iraniennes en secret. « Sa famille a reçu un avertissement et n’est plus autorisée à parler aux médias », a indiqué au service de diffusion allemand DW Maziar Bahari, journaliste et réalisateur canado-iranien en contact avec la famille. « Les autorités ont dit à sa famille : “Votre fille nous a déjà causé suffisamment de problèmes, nous ne voulons plus rien entendre de vous” », a-t-il ajouté.


Promesses non tenues
Selon plusieurs journalistes iraniens, le Conseil suprême de sécurité nationale aurait également interdit à la presse de couvrir l’affaire. « Les médias officiels iraniens insistent sur les troubles mentaux de Sahar Khodayari et sur le fait qu’elle était au chômage et divorcée », souligne Mahnaz Shirali, directrice d’études à l’Institut catholique de Paris et enseignante à Sciences Po Paris, interrogée par L’Orient-Le Jour. « Lorsque des problèmes comme celui-ci font les gros titres de la presse internationale, les forces étatiques font tout pour empêcher la sortie de détails supplémentaires ou pour tourner l’histoire en faveur de l’État », estime de son côté Hadi Ghaemi, directeur exécutif du Center for Human Rights in Iran, contacté par L’OLJ.

Cité hier par l’agence de presse Mehr, le père de Sahar Khodayari, Heidar Amo Khodayari, a indiqué que sa « fille avait des troubles neurologiques et, ce jour-là, elle était très en colère, insultant et se battant avec des agents de police ». « Je ne pardonnerai jamais à ceux qui utilisent cet événement, ils font une grossière erreur en dénonçant le pays à cause de la mort (de Sahar) », a-t-il affirmé, utilisant une rhétorique proche de celle du régime. La vice-présidente iranienne, Masoumeh Ebtekar, a annoncé dans un communiqué qu’elle avait adressé samedi une lettre au chef du pouvoir judiciaire pour l’ouverture d’une enquête et qu’un représentant avait été nommé pour suivre le dossier. Selon Gulf News, Masoumeh Ebtekar a également écrit sur Telegram qu’elle avait été assurée que le gouvernement allait prendre des mesures. « Le gouvernement Rohani a fait plusieurs promesses non tenues au fil des années au peuple iranien et à la FIFA, selon lesquelles il lèverait l’interdiction (d’entrée aux stades) », note Hadi Ghaemi. « Un porte-parole du gouvernement a suggéré que des mesures sont en train d’être prises, mais il reste à voir si ces paroles seront suivies d’action », poursuit-il. La FIFA a également indiqué à la fédération iranienne qu’elle enverrait une délégation ce mois-ci afin de s’assurer que les changements annoncés seraient mis en place pour le match entre l’Iran et le Cambodge en vue des qualifications à la Coupe du monde, le 10 octobre, auxquelles les femmes sont autorisées à assister, selon une source proche du dossier, a rapporté le New York Times.


Mépris effroyable
L’Iran est le seul pays où les femmes n’ont pas le droit de se rendre dans les stades de football, une interdiction qui s’ajoute à la longue liste des discriminations de l’État à l’égard des femmes depuis l’instauration de la République islamique. L’année dernière, les Iraniennes avaient eu le droit d’assister à une retransmission sur écran du match opposant l’Espagne à leur équipe nationale lors de la Coupe du monde – une première en 38 ans.

« Ce sont 40 ans de répression qui se cristallisent sur le corps de cette jeune femme », déplore Mahnaz Shirali. « Sahar Khodayari est le symbole de cette génération brûlée de la République islamique, les jeunes et surtout les femmes », observe-t-elle. « Cette histoire dramatique révèle au grand jour les conséquences du mépris effroyable dont font preuve les autorités iraniennes à l’égard des droits des femmes dans le pays », a déclaré dans un communiqué publié lundi Philip Luther, le directeur de la recherche et du plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, à Amnesty International. Un événement qui n’est pas sans rappeler l’immolation du Tunisien Mohammad Bouazizi, marquant le lancement du printemps arabe en janvier 2011. Il est toutefois peu probable que le décès de Sahar Khodayari génère un mouvement de masse en Iran, estime Mahnaz Shirali. La population iranienne est de plus en plus asphyxiée par la répression tandis que les sanctions américaines frappent durement le pays. Les Iraniennes défient toutefois régulièrement le régime et mènent des actions afin d’attirer l’attention de la communauté internationale sur leurs conditions de vie. Une initiative baptisée « Mercredis blancs » et lancée par l’activiste Masih Alinejad invite ainsi les femmes à retirer leur voile et à se filmer, une action passible de plusieurs années de prison. En juin dernier, la condamnation à douze ans de prison de l’avocate Nasrin Sotoudeh pour divers chefs de condamnation – apparition sans voile ou encore « acte de propagande contre l’État » – avait profondément choqué, et ce au-delà des frontières iraniennes.



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Houri Ziad

En Iran le port du short et des cravates sont interdites pour les hommes bien entendu...il est aussi interdit aux femmes d'assister aux matchs de foot parceque les hommes portent des tenus indecents ..a savoir le short...par contre le mariage du plaisir ( mariage du metea ) est autorise donc on peut se marier pour une duree determinee...de qqs heures a qqs jours...ce mariage se pratique a l'hotel pour les etrangers...c le cheikh avec son turban qui vient etablir le contrat de mariage avec la fille choisie sur catalogue...il faut payer en dollars et offrir un petit cadeau a la fille a la fin du contrat ...le divorce est etablit avec ce meme cheikh...j'ai visite l'Iran a 2 reprises pendant 2 mois c un pays magnifiques avec une richesse culturelle inouie...et une population bourree de qualites humaines...mais surtout ne dites pas que vous etes Libanais...ils nous detestent...dites que vs etes Francais ils adorent....une pure verite...voila l'hypocrisie d'un systeme qui marche sur la tete..

EL KHALIL ABDALLAH

the end of this regime will come from within.

ON DIT QUOI ?

Un tragique fait divers , comme il en existe partout dans le monde, voulez vous que le rossignole vous donne des exemples mes coucous ?

Chacun a le droit de se gargariser d'élixir qu'il pense lui donner une meilleure haleine .

Liberté de Penser

L’alouette est bien silencieuse... Lol

Bustros Mitri

L’Iran , pays-modèle de tolérance et de liberté...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L,IRAN, LA PLUS OBSCURE DES DEUX FACES DE LA MEME MONNAIE DE L,OBSCURANTISME !

TousAuPoteau

Quel père lâche!

Yves Prevost

Le chah, par la force, il est vrai, voulait mener son pays à l'aube du 21ème siècle. Khomeiny, de façon plus brutale encore, lui a fait faire un bond en arrière de 1000 ans!

Wlek Sanferlou

Allah yirhama!
Wilayat al fakih en plein action! ...

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