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A Zokak el-Blatt, la première école laïque du Moyen-Orient est désormais inscrite sur la liste du patrimoine

Patrimoine

C’était la première école laïque du Moyen-Orient. Elle a été fondée en 1863 par Boutros al-Boustani (1819-1883), l’un des pères libanais de la Nahda, la révolution culturelle arabe de la fin du XIXe siècle, et un des plus grands esprits de son temps.

May MAKAREM | OLJ
27/08/2019

Une bonne nouvelle pour le patrimoine : le décret n° 3775 relatif à la conservation du bâtiment qui hébergeait autrefois l’École nationale (al-Madrassa al-Wataniya) a été signé par le ministre de la Culture Mohammad Daoud, en présence du directeur de la Direction générale des antiquités (DGA) Sarkis el-Khoury, et des membres du Conseil consultatif chargé par le ministre de la question de la conservation et restauration des bâtiments, les architectes Khaled Rifaï, Oussama Kallab, Georges Arbid, Abdel Halim Jabre, Youssef Haïdar, Antoine Fichfich. Parmi eux également, la pasionaria du patrimoine Maya Ibrahimcha, qui est à l’origine de l’inscription de l’école sur la liste du patrimoine. En mai dernier, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Boutros al-Boustani, elle avait posté sur sa page Facebook une photo de l’école, accompagnée d’un texte virulent accusant les responsables d’ignorance et d’indifférence vis-à-vis de la mémoire du pays. Photo et texte avaient fait le tour des réseaux sociaux. Après plusieurs démarches auprès du ministère de la Culture, elle avait obtenu gain de cause. Son rêve a pris corps avec le décret. Aujourd’hui, elle veut aller plus loin encore, en bataillant pour que l’édifice soit transformé en musée.

L’établissement avait été fondé par Boutros al-Boustani, grammairien, lexicographe, éducateur et journaliste, surnommé à juste titre Moallem (le Maître). Une figure d’exception qui a prôné la séparation de l’Église et l’État, le vivre-ensemble et les droits de la femme.


Le bâtiment squatté
L’ancienne école est située à Zokak el-Blatt, première zone d’extension de la ville médiévale, et ancien sanctuaire de notables sunnites et de riches marchands chrétiens. C’est dans ce quartier, qui abrite un magnifique patrimoine architectural ottoman et mandataire, qu’ont été fondées les premières écoles missionnaires et la première imprimerie nationale ; des poètes, écrivains et journalistes célèbres de la Renaissance (Nahda) y ont vécu ou travaillé, comme Nassif et Ibrahim Yazigi, Khalil Moutran, cheikh Ahmad Abbas al-Azhari, cheikh Abdel Kader Kabbani, Hussein Beyhum ou Khalil Sarkis, fondateur du quotidien Lissan ul-Hal.

L’École nationale se dresse à l’intersection des rues al-Casti et Boutros al-Boustani. Elle occupe les parcelles 310, 313 et 713. Sur ses deux niveaux s’affirme la typologie des demeures traditionnelles du Liban : hall central, galerie à trois arcs festonnés longeant sa façade nord et une couverture en tuiles rouges de Marseille. Les murs ainsi que les plafonds avec poutres en bois apparentes gardent les traces de peinture à motif décoratif. Le bâtiment, d’une superficie de 600 mètres carrés, était devenu la résidence de deux familles Farah. Abandonné durant la guerre civile du Liban en 1975, il est depuis occupé par des squatteurs originaires du Liban-Sud. Bien qu’ils aient subi les outrages du temps, ses murs ne présentent aucun désordre de structure, selon l’architecte à la Direction générale des antiquités, Oussama Kallab.

Séparée de l’école par une ruelle, une longue construction orientée plein sud était dédiée à l’hébergement des élèves admis à l’internat.


« La religion est à Dieu, la patrie à tous »
Pourquoi cette école à laquelle l’épithète confère a priori toute son importance ?

Selon une étude faite par l’écrivain Khalil Abourjeili, parue dans Perspectives, la revue trimestrielle d’éducation comparée de l’Unesco, Boutros al-Boustani a été profondément affecté par les événements sanglants qui ont opposé chrétiens et druzes dans le Mont-Liban en 1860. Cette année-là, à la une de son journal Nafir Souriya (Le Clairon de Syrie), son slogan fera date : « La religion est à Dieu, la patrie à tous. » C’était l’époque où les écoles du Liban étaient dirigées par des missionnaires religieux, principalement latins et anglo-saxons, cherchant à propager leur foi et leurs valeurs respectives.

Il lui a alors semblé urgemment nécessaire d’extirper la religion de la vie publique du pays et, comme il le dit, de « semer les grains de l’union et de l’amour », cela en inculquant le sens de l’attachement à la patrie. Dès lors il va orienter ses efforts vers l’éducation, principal levier de son action pour stimuler l’éveil de la conscience et lutter contre « l’ignorance, cause de tous les maux qui sévissent en Orient ». En 1863, il portera à bout de bras – au même titre que toutes ses grandes préoccupations concernant la politique, la justice sociale, le nationalisme arabe et les droits de la femme – sa Madrassa Wataniya, premier établissement laïc au Moyen-Orient. Incarnant le vivre-ensemble, le collège accueillera des élèves de toutes confessions. Outre les cours de langue dispensés, les manuels scolaires axés sur l’éducation civique et l’instruction intellectuelle sont rédigés par Boutros al-Boustani lui-même. Ce natif de Debbiyé dans le Chouf avait reçu une formation dans le domaine des langues, de la théologie, du droit canonique, de la littérature, de la philosophie, de l’histoire et de la géographie, à la prestigieuse école Aïn Warka, à Ghosta (Kesrouan), surnommée la « Sorbonne de l’Orient ». Auteur de deux ouvrages, l’un sur le calcul l’autre sur la grammaire arabe, on lui doit la traduction arabe du Nouveau Testament avec le missionnaire américain Eli Smith et Nassif Yazigi, une des personnalités de la Nahda. Néanmoins, ses plus grandes œuvres restent le dictionnaire Muhit al-Muhit et l’encyclopédie Dairat al-Maarif (Le Cycle des connaissances) publiée en six volumes.

Son école fonctionnera jusqu’en 1883, date de son décès. Il avait 64 ans.


Un tableau d’orientaliste mutilé
Le décret ministériel pour la sauvegarde de la Madrassa rend hommage à la mémoire d’un grand homme, et à travers lui aux pierres porteuses de la mémoire collective d’une ville, aujourd’hui envahie par le fer, le béton et le verre. Au début des années quatre-vingt-dix, 96 constructions présentant un intérêt historique ou culturel avaient été répertoriées dans le secteur de Zokak el-Blatt par le conservatoire al-Majal de l’ALBA. Il n’en subsiste aujourd’hui que 26, dont le magnifique bâtiment du poète Béchara el-Khoury (surnommé al-Akhtal al-Saghir), occupé par un atelier de menuiserie ; la vieille demeure des Farjallah devenue le siège de l’Orient Institut allemand ; le patriarcat grec-catholique reconverti en collège ; la maison d’enfance de la diva libanaise, Feyrouz ; le Lycée Abdel-Kader, qui dispose de magnifiques bâtiments ; la somptueuse demeure des Honeiné, ou encore celle des Ziadé, toutes deux dans un état de délabrement avancé. Il a suffi 30 ans à l’homme pour mutiler Zokak el-Blatt, autrefois comparé à un tableau d’orientaliste.


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