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Le Liban est mort. Je crie.

L'Orient littéraire

" J’ai mal au cœur quand je vois l’incapacité de ce peuple à tirer des leçons du passé. J’ai mal. Alors je crie. Jeunesse, levons-nous". 

Josef Nasr* | OLJ
11/08/2019

Le cri : un des moyens les plus vieux, mais aussi les plus efficaces, pour sortir de l’ombre glacée de l’indifférence. Le cri est un appel à l’aide, une sorte d’effusion de panique face à la menace de l’oubli. Car ce sont bien les deux frères siamois que sont l’oubli et l’indifférence qui, petit à petit, entraînent ce pays toujours plus loin dans une décadence dont il semble s’accommoder. L’oubli de l’essentiel, tout d’abord, mais également l’indifférence, qui revêt parfois un caractère pathologique, face aux signes de plus en plus frappants d’une chute lente et douloureuse, se manifestant le plus souvent dans la tombée de quelques malheureux de plus dans une misère au sein de laquelle on ne peut qu’espérer retarder le moment de la noyade.

Quand je parle d’" oubli de l’essentiel", terme qui, je dois l’avouer, pourrait à première vue paraître un peu vague, je vise principalement la lente distanciation du peuple libanais, aggravée par une réceptivité peut-être un peu trop grande à la mondialisation, vis-à-vis des valeurs qui lui ont permis, un soir de novembre 1943, de se rassembler pour poser les bases d’une nation dont on espérait, à l’époque, qu’elle assumerait le rôle de phare guidant les civilisations non pas vers plus de tolérance, mais vers plus d’"acceptance" au sens le plus littéral du terme. Des valeurs de paix, de vivre-ensemble, d’ouverture à l’autre et à ses différences qui faisaient figure d’anomalie dans un monde et une région alors embourbées dans le marasme du conflit global le plus meurtrier de l’Histoire, où la haine et la barbarie s’en donnaient à cœur joie pour faire regretter aux dieux d’avoir un jour donné le jour à l’espèce humaine. Des valeurs universelles, qui auraient pu faire de ce peuple de marchands le porte-étendard d’un monde où diversité ne serait plus synonyme de division, mais de coopération, par l’épanouissement le plus complet que chaque communauté aurait pu trouver dans le partage et l’apprentissage. Des valeurs, donc, oubliées, bafouées par des individus incapables de résister à la peur, bien humaine, face à l’affirmation de la différence, et ayant entraîné, dans leur course effrénée vers l’anéantissement de l’autre, leur propre communauté dans un gouffre idéologique qui semble à présent faire loi dans la majorité des esprits. Le spectacle qui s’offre à nous actuellement est en effet celui d’une nation qui, ayant cessé depuis longtemps d’être réellement " plurielle", est aujourd’hui démembrée, presque écartelée, au point que l’on en vient à se demander si le terme « nation » est toujours d’actualité.

Car lorsque d’aucuns parlent du Liban – du moins de l’idée originelle de ce qu’on aurait voulu appeler le " Liban" – il n’est pas rare de déceler dans leur voix une sorte de nostalgie résignée, de déception face au chemin emprunté par un peuple qui semble n’avoir jamais rien su faire d’autre qu’espérer et se résigner, sans jamais vraiment prendre conscience que la résignation continuelle pose de fait les prémices d’un anéantissement rendu quasi certain par l’inaction. Une nostalgie qui, de plus en plus, s’apparente aux délires et lubies les plus utopiques, tant ces idéaux semblent avoir fait leur temps. Le Liban, et plus particulièrement le peuple libanais, en jetant aux ordures ses valeurs pour s’enfermer dans une rhétorique communautariste qui s’oppose par sa nature même à l’existence de la nation, et en cherchant refuge dans les bras d’États cherchant depuis ses premiers pas à lui briser les ailes, a ainsi, par là-même, agi contre ses propres intérêts, favorisant son exploitation par un système bâti sur la division et la décortication de l’unité nationale. La guerre civile, qui aurait pu, si elle avait été traitée comme telle, n’être qu’une tache noire (certes terriblement coriace), dans la jeune Histoire libanaise, a, à l’inverse, du fait de l’incapacité des belligérants à s’accorder sur la mise en place de mémoires officielles, absorbé en elle la quasi-totalité du récit national, cristallisant ainsi les oppositions et devenant un sujet qui, malgré son caractère capital, peine à se dérober aux interprétations subjectives, fermant la porte à toute reconstruction efficace et durable de l’unité nationale. Les jeunes de ma génération intériorisent ainsi non seulement les récits que leur font leurs parents sur ces quinze années noires, mais également la haine et les ressentiments qui s’immiscent parfois entre deux tirades enflammées sur cet "autre" démoniaque, cet "autre" qui semble à lui seul être responsable de tous les maux de la Terre.

Car c’est ce que nous faisons à peu près tous depuis maintenant près de trente ans. Nous blâmons l’autre. Qu’on ait vécu ou non les différents drames qui ont tour à tour frappé notre jeune et pour l’instant misérable Histoire, on est pourtant, dans ce pays, souvent sûr d’une chose : tout ça, c’est la faute de l’autre. J’affirme pour ma part, au risque de blesser quelques-uns dans leur fierté, qu’est venu le temps d’arrêter de blâmer l’"autre ". Je serais en effet plutôt tenté de blâmer le "nous". Je blâme le "nous" pour avoir laissé nos esprits et nos consciences être contaminés par la sauvagerie et la peur, et pour les avoir laissés pénétrer jusqu’au crâne de nos enfants. Je blâme le "nous", lâche et égoïste, qui ferme les yeux face au marasme qui s’étend devant lui et qui emporte tous les jours plus de vies sur son passage, les prenant morts de faim ou suffocant aux portes des hôpitaux. Je blâme le "nous" naïf qui réaffirme tous les jours sa confiance à des partis et des dirigeants intéressés et incompétents, persuadé que ceux-là même qui ont un jour versé le sang de son père apporteront un jour prospérité à ses enfants. Je blâme enfin ce "nous" trop fier pour admettre ses torts, trop attaché à son confort, ce "nous" qui se cache constamment derrière des excuses et refuse obstinément de reconnaître sa part de responsabilité, si ce n’est pour son bien, pour celui de ses enfants. Oui, je blâme ce "nous" en toute conviction et en toute quiétude, car nous sommes les premiers responsables de la situation catastrophique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Pas l’Iran. Pas la Syrie. Pas Israël. Nous.

J’ai mal au cœur quand je regarde ce que je vais probablement bientôt, comme plusieurs de mes ancêtres avant moi, devoir laisser derrière moi sur ma route vers l’avenir. Un pays ruiné, exsangue, chaotique, où rien, rien ne semble encore témoigner de l’existence d’un rêve qui un jour revêtit le même nom que ce projet inachevé, cette fausse nation si habituée à chuter qu’elle semble ne plus sentir le sol se rapprocher. J’ai mal au cœur quand je vois l’incapacité de ce peuple à tirer des leçons du passé. J’ai mal. Alors je crie.

Jeunesse, levons-nous. Levons-nous pour la bataille finale, celle des esprits.

Le Liban est mort. Vive le Liban !


* Josef Nasr est Prix d’honneur 2019 du Collège Notre-Dame de Jamhour.


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Bery tus

Si le Liban au début à instituer le communautarisme .. c'était Pour tranquilliser une partie de sa population mais ils l’ont instituer pour une partie de temps dont le but final était d’arriver à une nation laïque ... mais ... mais ... les voisins du Liban en ont décider autrement et je peux vous assurer que cela a été d’un commun accord entre nos voisins

Moussalli Georges

On ne peut qu’être touché par le cri de désespoir de ce jeune homme talentueux.
Les sentiments exprimés par ce cri ont déjà été éprouvés par la majorité des libanais devenus adultes après l’indépendance. Un grand nombre d’entre eux se sont rendus à l’évidence : Le pays est ingouvernable et il est illusoire d’essayer de le réformer. Ils ont décidé de prendre la décision douloureuse de chercher leur bonheur ailleurs.
De nombreux visiteurs étrangers ont très vite compris qu’il était impossible de bâtir une nation avec le tissu dont est composé le Liban. J’en cite deux : Ernest Renan en 1860 et William McClure Thomson. Ce dernier écrivait déjà, entre autre, dans son ouvrage « The Land and The Book » publié en 1859 ce qui suit :
No oher country in the world, I presume, has such a multiplicity of antagonistic races, and herein lies the greatest obstacle to any general and permanent amelioration and improvement in their condition, character and prospects. They can never form one united people, never combine for any important religious or political purpose, and will therefore remain weak, incapable of self-government, and exposed to the invasions and oppressions of foreigners. Thus it has been, is now, and must long continue to be - a people divided, meted out and trodden down.

Nous avons choisi d'instituer un système basé sur le communautarisme! Rien n’a changé depuis lors.

Isabelle jourdan

Juxtaposition de leux communs qu'on entend depuis des siècles. Rien de concret et une complaisance dans l'auto flagellation. Parler pour parler sans agir, ça c'est un défaut du Liban et ce jeune homme est très libanais sur ce point là, qu'il se rassure.

Beauchard Jacques

Ce cri de la mauvaise conscience ouvre sur le vide, il illustre ce qu'il dénonce et voile l'œuvre quotidienne où grandissent les enfants comme si le politique était tout!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UN CRI DANS LE DESERT LIBANAIS.

Merhej Narjess

Bravo Josef , quelle profondeur .... triste réalité.
Prix d’honneur bien mérité

Lecteurs OLJ

Bravo jeune homme, allez y criez et priez que ceux de votre âge à qui demain appartient, vous suivent et surtout agissent. Ne vous laissez pas (tous) embobiner par les paroles mielleuses des politiciens, ils empoisonnent votre futur.
Dieu existe et il est grand, mais ses représentants sont d’infimes insectes, qui feront tout pour vous mettre la main dessus, et comme des microbes proliférer jusqu’à vous phagocyter, méfiez vous en comme de la peste.
Allez bon vent. Dieu veille sur vous et le Liban.

Sarkis Serge Tateossian

C'est triste ce que je vais dire....
Et parfois les nations vivants sur une même terre... Se transposent au fil du temps pour laisser place à un autre corps totalement étranger à ses valeurs et identité.

Les nations restent.... Hélas n'est pas toujours vrai.

Le point

Je pense que les nations sont éternelles, elles ne meurent pas. Ce sont les consciences de certains dirigeants qui sont morts depuis longtemps et qui entraînent le peuple vers l'abîme.

Saliba Nouhad

Très beau cri du cœur, Mr Nasr!
Vous appartenez ainsi à cette jeune génération des «  millennial » chanceux d’avoir eu une éducation élitiste dans laquelle vous avez découvert votre potentiel intellectuel et en même temps réalisé cette mascarade sociale, politique et économique qu’est devenu ce pseudo-pays appelé Liban et où vous songiez faire carrière..
Réveil brutal d’un monde idéaliste et irréel à la réalité d’un monde ingrat, égoïste, tribal, corrompu, de haine et de divisions artificielles qui s’entre-déchirent...
Oui, vous pouvez blâmer peut-être la génération de vos parents et grand-parents appelés les baby-boomers au sortir de la création de l’état Libanais, mais, que voulez-vous, c’était d’autres temps d’insouciance, de vie facile, irresponsable jusqu’à cette guerre civile qui a pris tout le monde par surprise, qui avait fini en queue de poisson et dont on subit les dégâts sociaux à ce jour...
Vous verrez donc:
1- Soit que vous appartenez à une famille très aisée, et donc, vous irez faire une spécialisation X à l'étranger et retourner par la suite pour un boulot familial garanti...
2- Soit que vous venez d’une classe moyenne honnête et travailleuse et qui fera des sacrifices pour vous envoyer dans les meilleures universités suite à quoi vous allez réaliser que vous êtes trop qualifié pour retourner dans la médiocrité ambiante...
3- Soit que vous appartenez à une classe défavorisée et pas d’autre choix que l’immigration...
Hélas!

Eleni Caridopoulou

?????

Honneur et Patrie

Il faut que le candidat déclaré trois ans avant l'échéance présidentielle, lise ce cri qui sort du coeur d'un jeune Libanais qui voit son pays avancer à reculons vers les abysses de la déchéance faute d'un Président de la trempe de Fouad Chéhab.
Le Liban se meure, vive le Liban.

Sarkis Serge Tateossian

Un cri qui vient de l'intérieur. Du plus profond de soi, de sa conscience. Un cri de la survie...une volonté inébranlable de vivre, vivre libre, libéré de ses chaînes d'une société qui va mal, des chaines qui pèsent ...et qui font mal.

Une lucidité joviale, une pensée éclairée et un amour de la patrie.

C'est un jeune, mais philosophe. Tout est articulation symbolique dans ses mots...
La Mort, n'est que symbole et un appel à la Vie, à la renaissance.

Notre société a besoin de milliers d'autres patriotes comme ce charmant étudiant.
Respects Monsieur.

RadioSatellite.co

quelle idée de mettre sa photo en noir et blan / grand format ( genre photo de martyr )

J'ai cru que ce gars a eu quelque chose, victime d'un truc ( à Dieu ne plaise)

Surtout avec un titre pareil "le liban est mort"

Choisissez mieux vos photos svp

Merci

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QUAND ON DESESPERE ON NE S,INSURGE PAS EN PAROLES NI EN CRIS... ON SAIT QUOI FAIRE...

Chucri Abboud

ARRÊTONS DE RÊVER ...
LOVE IT OR LEAVE IT .
RIEN D'AUTRE

Jean Michael

SUPERBE! Qui enfin va entendre ce cri? Levez-vous les jeunes. C'est VOTRE AVENIR.

MIROIR ET ALOUETTE

Il va faire de l'ombrelle à Fifi ! Lol.

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