Aucun de nous ne voudrait changer ! II est si facile de déceler dans nos propos avec les autres le regret de ne pouvoir réaliser ce rêve cher à tous les êtres : arrêter la marche du temps, mettre ceux que l’on aime et soi-même à l’abri du changement. Nous sommes passionnément attachés à la jeunesse, et avec crainte nous voyons l’âge mûr. Nous appréhendons d’abandonner notre vieille maison où nous avons nos habitudes, de quitter des ami(e)s et d’ancien(ne)s voisin(e)s pour nous en faire de nouveaux.
Et pourtant, tout comme le rythme des saisons ou ceux des années, le changement en nous est impossible à éviter. Vouloir s’en préserver serait tout simplement vouloir fermer notre porte à la vie. Car tout ce qui vit est en évolution constante. De même que nos cellules meurent et que de nouvelles les remplacent, notre personnalité change elle aussi. Ainsi va la vie. Et nous nous épargnerions bien des regrets si nous savions estimer cette évolution à sa juste valeur, c’est-à-dire comme une occasion d’épanouissement.
C’est, en effet, quand cette transformation ne s’opère pas que nous restons à la traîne, que notre esprit vieillit. Peut-être à un moment de notre existence avons-nous vu les jours se succéder sans que rien de bien notable n’arrive : aucun désagrément, aucune joie non plus. Le temps passe, mais nous avons l’impression de piétiner. Rien ne semble changer en nous, sauf que, chaque matin, quelqu’un change la date du calendrier. Et puis, un beau jour, cette monotonie prend fin.
À la suite d’un événement quelconque, la vie change brusquement. Et, que ce soit en bien ou en mal, les heures qui ont marqué cette transformation se gravent dans la mémoire plus nettement que les années de calme qui les ont précédées. Longtemps après, on se rappelle à quel point, malgré la secousse ressentie, on s’est senti rajeunir une fois débarrassé du manteau de l’habitude. Pourquoi, la plupart du temps, nous entêtons-nous dans notre routine ? II nous arrive de souffrir de la situation où nous nous trouvons, et cependant, quand par hasard du nouveau se présente, nous reculons. Pourquoi ? Par inertie, d’abord. Dès l’âge de vingt-cinq ans, nous ne formons plus qu’un « paquet d’habitudes », et, pour nous, l’expression « se fixer » devient le symbole même de la maturité.
Mais la véritable raison qui nous empêche de nous adapter au changement réside plutôt dans ce qu’on appelle le « manque de nerfs ». À un certain âge très variable d’ailleurs, la plupart des gens semblent perdre l’audace de la jeunesse et semble vouloir se mettre à l’abri du risque.
Ceux qui souffrent de cette sorte d’atonie se défendent contre les déceptions par l’immobilité. C’est une méthode qui aurait peut-être une chance de réussir s’il était réellement possible d’arrêter le cours de l’existence, ce qui n’est pas le cas. Seule dépend de nous la manière d’accepter les changements inévitables. Les accueillir de bon gré est encore plus sage. Et, pour ce faire, il faut avant tout apprendre à se dégager des liens du passé.
Conservons les souvenirs du passé comme un trésor enfoui au fond de notre cœur, mais ne perdons pas de temps à soupirer après le bonheur perdu. Les changements sont inévitables, et nous pouvons nous préparer à y faire face. Comment ? Mais tout simplement comme l’athlète qui, avant la compétition, suit un entraînement rigoureux en exerçant les muscles appropriés. Il faut, pour cela, nous appliquer à réviser nos habitudes, notre façon de vivre, y apporter, aussi souvent que possible, de légères modifications pour conserver toute notre souplesse mentale et morale. Essayons, surtout, de nous passer du plus grand nombre de choses possible. Car, s’il est un facteur qui contribue plus que tout à nous « encroûter », c’est bien le prix que nous attachons à nos petites habitudes de confort.
Exerçons nos facultés d’adaptation et nous serons étonnés de voir à quel point nos journées deviendront riches en événements imprévus. Nous nous sentirons toujours jeunes car nous suivrons le rythme même de la vie au lieu de nous laisser distancer par elle.
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