X

Liban

Chypre désormais plus difficilement accessible, depuis le Liban, pour les candidats à l’immigration clandestine

Reportage

Beaucoup espéraient pouvoir gagner l’île d’Aphrodite pour ensuite aller grossir les contingents de réfugiés en Europe. Aujourd’hui, ils restent coincés au Liban.

02/08/2019

Un terrain vague, des dunes de sable et un tout petit port naturel de pêcheurs. À Arida, dans l’extrême nord du Liban, à quelques kilomètres seulement de la frontière syrienne, deux gros véhicules tout-terrain aux vitres teintées de forces de sécurité veillent. C’est à partir de ce port que, l’été dernier, quelques embarcations ayant à leur bord des réfugiés syriens et palestiniens ainsi que des Libanais étaient parties clandestinement vers Chypre, espérant rejoindre à partir de l’île le continent européen.

Le départ de réfugiés par cette voie avait fait du bruit quant un enfant, né d’une mère réfugiée palestinienne du camp de Nahr el-Bared et d’un père réfugié syrien, s’était noyé quand le bateau qui les transportait vers Chypre avait chaviré. Le petit Khaled Nejmé avait quatre ans, il était accompagné de sa mère et de sa sœur aujourd’hui âgée de huit ans. Les 39 autres passagers à bord de l’embarcation avaient été sauvés par les autorités libanaises. Une semaine plus tard, un autre bateau partant également des côtes du Liban-Nord avait chaviré. Ses passagers avaient été secourus par la Finul (Forces intérimaire des Nations unies au Liban).

Depuis l’automne dernier, les départs clandestins à partir des côtes libanaises sont devenus quasi impossibles. Depuis 2015, l’année où l’Europe avait connu son plus important flot de réfugiés, le Liban a reçu diverses demandes chypriotes l’enjoignant de bien garder ses frontières maritimes. « La frontière maritime est difficile à contrôler entièrement car nous manquons de vedettes et de radars. Actuellement, nous coopérons avec le gouvernement et la marine allemands, présente au large du Liban (à travers la marine de la Finul), en ce qui concerne les radars. Même si nous n’arrivons pas à contrôler entièrement la frontière maritime, nous faisons ce que nous pouvons en organisant régulièrement des patrouilles. Il nous faut encore un an pour pouvoir contrôler entièrement cette frontière », souligne une source militaire, ayant souhaité garder l’anonymat, à L’Orient-Le Jour.

La voie maritime, hasardeuse, n’est pas la seule empruntée par les candidats à l’émigration clandestine en Europe. En 2015, outre les départs clandestins à partir des côtes libanaises, de nombreux ressortissants syriens s’étaient en effet rendus en Europe en empruntant, à partir de Beyrouth même et en toute légalité, des vols charters vers les destinations balnéaires turques. Une fois sur place, ils retrouvaient des passeurs qui les aidaient à débarquer sur les côtes grecques.


1 000 dollars pour partir

Un an après le drame, Nivine Abdallah pleure toujours son fils dans son appartement de Beddaoui, au nord de Tripoli. « Nous étions en pleine mer quand le bateau de pêche a chaviré. Je ne sais pas nager. Je suis restée sous la coque du bateau quelque moment… J’aillais étouffer. Les personnes qui nous accompagnaient à bord de l’embarcation ont cherché mon fils Khaled en vain. Son corps était coincé entre la coque et des barres métalliques de l’embarcation », raconte-t-elle.

L’été dernier, il fallait payer 1 000 dollars par personne pour pouvoir partir. Contre cette somme, les candidats au départ se voyaient notamment remettre un gilet de sauvetage, acheté par les passeurs dans des magasins de jouets à Tripoli. Avant de rejoindre le port, sous le couvert de la nuit, les voyageurs clandestins étaient rassemblés en un point. Souvent, les embarcations étaient trop petites pour le nombre de passagers inscrits. Ces derniers étaient dès lors obligés de jeter à la mer leurs sacs et valises pour alléger le poids du bateau.

Dans son salon où des portraits géants de son fils sont accrochés, Nivine Abdallah confie, en séchant ses larmes : « Je ne prendrai plus jamais la mer. Plus jamais. J’ai perdu mon fils à cause de cela. J’aurais mieux fait de rester au Liban. Tous les matins, je regarde les enfants qui vont à l’école et je me souviens de lui, comment je le coiffais, comment je le parfumais, comment je me pressais de terminer les travaux ménagers avant qu’il ne rentre à la maison. »


Billets retour pour Chatila

En octobre 2015, Wissam Leddaoui, 37 ans, n’a pas hésité à embarquer sa femme et ses sept enfants depuis Tripoli pour Chypre. À l’époque, il avait laissé ses trois autres femmes dans le camp de Chatila. « Mon contact était une Palestinienne habitant Tripoli. Je lui ai parlé à plusieurs reprises au téléphone avant qu’elle ne vienne me voir pour me conduire à Tripoli chez les passeurs. J’étais boucher. J’ai vendu mes meubles et ma maison pour rassembler la somme requise. Elle voulait 1 300 dollars par adulte et 200 par enfant. Nous avons attendu un peu à Tripoli avant de prendre la mer. Puis il nous a fallu trois jours pour arriver à Chypre car le bateau est tombé en panne en plein mer. Nous avons eu la chance d’avoir été trouvés par un cargo italien qui a donné l’alerte. Nous avons été pris en charge par les gardes-côtes chypriotes. Le bateau transportait 114 personnes, des Syriens, des Palestiniens et des Libanais », se souvient l’homme aujourd’hui âgé de 37 ans.

Wissam passera 16 mois à Chypre avec femme et enfants – il aura un huitième enfant sur l’île – dans une maison d’accueil pour réfugiés. N’exerçant que de petits boulots par intermittence, l’argent vient rapidement à manquer. Il décide alors de rentrer avec sa famille au Liban. Cette fois-ci, il le fait par voie aérienne, achetant les billets Larnaca-Beyrouth grâce à de l’argent emprunté à un ami. Aujourd’hui, il regrette son départ de Chypre, alors qu’il est à nouveau confronté aux problèmes quotidiens dans le camp de Chatila gangrené par la pauvreté.

Selon Wissam Leddaoui et d’autres Palestiniens de Chatila, et d’autres camps du Liban, entre 2 000 et 3 000 réfugiés palestiniens et syriens ont quitté clandestinement le Liban par bateau pour Chypre entre la fin de l’été et l’automne 2015, après que des images de la gare de Munich montrant des Allemands accueillant à bras ouverts des réfugiés ont fait le tour du monde. « Certaines des 114 personnes ayant pris le bateau avec moi ont réussi à rejoindre l’Europe continentale et vivent actuellement en Allemagne », raconte encore Wissam.


Lire aussi

Chypre, nouvelle route de l'exil pour ces migrants venus du Liban et de Turquie

Naufrage d'un bateau de migrants syriens au large du Liban-Nord : cinq disparus

"Migrer n'est pas un choix", rappelle la directrice de l'Unicef

À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Bardawil dany

Dommage

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

L,ERREUR MAJEURE DES EUROPEENS ET SURTOUT DES ALLEMANDS. ILS HEBERGENT DE FUTURS JIHADISTES.

Eddy

No comment...

Atalante fugitive

S'ils pouvaient tous partir et être accueillis à bras ouverts à Munich et ailleurs.

Dernières infos

Les signatures du jour

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants