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Moyen Orient et Monde

Jack Lang à « L’OLJ » : C’est par l’humain qu’on peut changer la société et établir la paix

Interview

De passage à Beyrouth, le président de l’Institut du monde arabe affirme que le Liban sera très présent à l’IMA cette année.

23/07/2019

C’est son énième voyage au Liban. Jack Lang, ancien ministre français de la Culture et de l’Éducation nationale, ancien député et actuellement président de l’Institut du monde arabe, se rappelle de sa première visite au pays du Cèdre en 1962. « J’étais étudiant et j’aimais la Méditerranée. J’entreprenais chaque année un voyage dans un pays de la région : l’Italie, la Grèce, Israël, l’Égypte et le Liban. » Passionné de théâtre, il était revenu l’année d’après pour jouer un spectacle au Liban où il a noué de nombreuses amitiés sur place. Comme ministre, il est par la suite revenu à plusieurs reprises avec les anciens présidents François Mitterrand et François Hollande. Jack Lang se rappelle qu’en 1988, il a nommé Feyrouz commandeur des Arts et des Lettres. Celui qui a instauré la fête de la Musique est par ailleurs venu à Beyrouth pour célébrer cet événement il y a quelques années.

Cette année, le Liban sera très présent à l’IMA, affirme M. Lang. « La Biennale de la photographie du monde arabe sera dédiée à la photographie libanaise. » En outre, « nous organiserons aussi un événement exceptionnel sur les divas du monde arabe et, évidemment, Feyrouz va occuper une place centrale ».

Invité à Beiteddine pour participer à une conférence sur le patrimoine d’Alep, Jack Lang a bien voulu répondre aux questions de L’Orient-Le Jour.


Comment avez-vous retrouvé le Liban cette fois ?

Malgré les difficultés que traverse le pays, j’admire énormément les Libanais qui, malgré vents et marées, ont réussi à tenir bon. La diversité des appartenances religieuses et communautaires donne à ce peuple une énergie vitale puissante. Le Liban est un pays qui rayonne dans le monde ici et ailleurs à travers les diasporas.

Peut-être qu’on idéalise les choses un peu trop de loin, mais le Liban apparaît un pays béni, courageux. Il faut soutenir l’indépendance et la liberté du Liban qui traverse une période difficile avec le poids des réfugiés et le danger des interventions extérieures.


Parlons d’abord un peu de la France. Comment expliquez-vous la déroute de la gauche et des partis traditionnels en général ?

C’est une longue histoire. Ce n’est pas par hasard. Pour reprendre une expression de Karl Marx, « ce n’est pas un éclair dans un ciel serein ». Cette dégringolade était prévisible depuis longtemps déjà. L’incapacité des partis politiques (de gauche et de droite) à se renouveler – ajoutée à leurs propres divisions – les a considérablement affaiblis. Le phénomène (du président Emmanuel) Macron a agi comme un déclic, un facteur révélateur. Il a perçu assez tôt cet état de décrépitude et de déclin des partis traditionnels. Du coup, il a pensé qu’il y avait une place pour une vision nouvelle. Ensuite, l’échec de ces partis a été décuplé par les législatives qui ont suivi l’élection d’Emmanuel Macron. Surtout qu’ils ont été incapables de se rassembler.


(Lire aussi : Que reste-t-il du patrimoine syrien ?)



Comment évaluez-vous la politique d’Emmanuel Macron jusqu’à présent?

Objectivement, il a admirablement agi, et finalement, il l’a emporté. L’homme est extrêmement intelligent, brillant, énergique. Il a un sens aigu du monde. C’est un homme d’action. Il occupe tout l’espace politique. Mais c’est quand même malsain d’avoir un système où il n’y a pas d’opposition. La démocratie a besoin de dialogue, de débat, de controverse et de partis politiques vivant. D’où le fait que la gauche doit se réinventer.


Dans une ambiance de crise économique en France couplée avec une crise des migrants, que peut-on faire pour combattre les idées extrêmes (de gauche ou de droite) ?

On aurait envie de dire à tous ces Français : tournez vos regards vers le Liban. Ce pays ainsi que la Jordanie sont en proie aussi à des difficultés économiques. Mais ils ont eu le courage, la force et la dignité d’accueillir plus de deux millions de réfugiés syriens. C’est incroyable et admirable. En France ou en Italie, on pleurniche dès qu’arrive un bateau avec quelques migrants. Un pays comme la France, carrefour de cultures et de civilisations, a été constitué par des vagues successives d’immigrations : Italiens, Espagnols, Polonais et aujourd’hui des gens qui viennent du Sud. C’est une richesse extraordinaire. Je dis bravo à (la chancelière allemande Angela) Merkel, qui a ouvert les portes de l’Allemagne à un million de migrants. L’Europe doit être l’affirmation de valeurs humaines et universelles de solidarité. Il faut être sans concession sur ce sujet.

En France, Marine Le Pen profite de la dégringolade des partis traditionnels, notamment du Parti communiste qui savait capter les mécontentements populaires et exprimer la voix des citoyens en colère. Le politologue Maurice Duverger parlait de la fonction tribunitienne du Parti communiste comme un espace pour s’exprimer. Aujourd’hui, c’est Mme Le Pen qui le fait, au service malheureusement d’idées xénophobes et racistes. Mais ça ne sert à rien de dire que Mme Le Pen est une horreur. Il faut lutter contre les racines du problème, à travers les médias et l’éducation, notamment à l’école. Et en fin de compte, la France est un pays qui a toujours su intégrer des cultures et des peuples d’autres continents. Ça prend parfois du temps, mais finalement, ça fonctionne.


Au Moyen-Orient, les différentes crises et guerres ont également polarisé la société. Croyez-vous que les Européens peuvent jouer un rôle efficace pour encourager les gens à se reparler ?

L’expérience le montre. Par la culture et par l’éducation, on peut changer profondément les choses. Je vais vous donner l’exemple d’Erasmus en Europe. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point ce programme d’échange d’étudiants a changé le regard de la jeunesse sur l’Europe, qui est devenue une réalité humaine. C’est par l’humain qu’on peut changer la société et établir la paix.


L’IMA a multiplié les initiatives pour montrer la diversité du monde arabe et sa richesse. Y a-t-il d’autres initiatives ?

Depuis tout petit, je suis attiré par les autres pays et peuples. J’ai grandi sur les questions de guerres coloniales : Algérie, Indochine, Afrique, etc. Je me suis rebellé contre l’oppression de la France coloniale contre les peuples qui voulaient être libres. C’est la même philosophie qui m’a conduit à l’IMA. En France, il y a beaucoup de préjugés sur le monde arabe fondés sur l’ignorance et la méconnaissance. La mission de l’IMA, une institution unique au monde en son genre, est de faire reculer les clichés et de mettre en valeur les richesses du monde arabe, son histoire, sa culture. Pas seulement l’art, mais aussi la science, la réflexion, le sport, toutes sortes d’expressions humaines. Ainsi, vendredi soir, l’institut organisait une retransmission directe sur le parvis de l’IMA du match Algérie-Sénégal. C’était une fête fabuleuse. Et une belle victoire pour le peuple algérien.

Par ailleurs, nous montrons à l’IMA que le monde arabe, c’est certes l’islam, mais en même temps, montrer la diversité qui existe, à l’instar de cette exposition qui a mis en valeur la richesse de la création et de la pensée chrétiennes en Orient. Les chrétiens comme les Juifs d’ailleurs ont préexisté à l’islam. Nous essayons de le montrer en permanence.


Vous avez reçu l’année dernière le prix Cheikh Zayed aux Émirats arabes unis. Comment évaluez-vous l’ouverture, parfois controversée, de cette région vers le monde ?

D’abord ce prix est pour remercier l’IMA de tout le travail accompli en faveur de la langue arabe et de la coexistence des cultures et des religions, et en faveur de l’esprit de tolérance.

On ne peut pas dire que dans cette région, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais en même temps, notre devoir est de mettre en valeur toute avancée positive. Aux Émirats arabes unis, Mohammad ben Zayed est un homme éclairé qui, dans le sillage de son père cheikh Zayed, a décidé de consacrer une bonne partie des richesses pétrolières de son pays à l’éducation et à la culture. Avec leur argent, ils ont décidé de faire de belles choses au service de l’art et de la culture, à Abou Dhabi, à Dubaï et à Charjah... J’ai eu l’occasion de travailler avec eux à l’époque du président Hollande pour mettre en place « Alif », un fonds international pour la protection du patrimoine en péril dans les pays en conflit, notamment en Irak, en Syrie, au Mali, et qui a déjà réuni pas moins de 100 millions de dollar. Ces premières activités ont commencé à Mossoul et à Raqqa, une région que le régime syrien ne contrôle pas.

En Arabie saoudite où je vais deux ou trois fois par an, il faut avouer qu’il y a un vrai changement pour la jeunesse et la culture. Évidemment, le régime politique n’est pas comparable à la France ou au Liban. Je suis associé à un projet qui concerne un site fabuleux qui s’appelle al-Ula (nord-ouest de l’Arabie saoudite). C’est un endroit sublime traversé par plusieurs civilisations, comme la civilisation nabatéenne. C’est 7 000 ans d’histoire. Dans ce cadre, on va organiser une exposition cet automne au cours de laquelle on va montrer comment l’écriture arabe est née du nabatéen et de l’araméen. Là aussi, d’un point de vue extérieur, il faut mettre en valeur les choses positives.


Et d’un autre côté, en Syrie, tout un pays riche en histoire et en civilisation a été complètement détruit.

Bachar el-Assad est un criminel de guerre. Ce type a tué des centaines de milliers de Syriens, détruit tout un pays avec ses sites archéologiques uniques au monde. C’est un monstre qui mériterait d’être traduit devant la Cour pénale internationale. Malheureusement, les Européens ont raté à plusieurs reprises des occasions pour stopper ce criminel. On n’avait pas pensé qu’il allait écraser cyniquement son peuple. Et plus tard, c’est (l’ancien président américain Barack) Obama qui nous a laissé tomber lorsque la France voulait agir. Cela a permis aux Russes et aux Iraniens d’intervenir et de soutenir le régime. Sans parler du président Bush qui, à travers son intervention illégale en Irak, a créé le chaos et à fait surgir Daech.


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