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Moyen Orient et Monde

Les S-400 russes en Turquie... Et maintenant ?

Armements

Washington pourrait imposer des sanctions à Ankara et remettre en cause sa participation aux programmes stratégiques de l’OTAN, pour lesquels il a beaucoup investi.

13/07/2019

Au début des années 60, en pleine guerre froide, l’OTAN implantait des missiles américains de type « Jupiter » en Turquie, membre de premier plan de l’Alliance atlantique car frontalière de l’URSS. Presque 60 ans plus tard, les Russes implantent à leur tour leurs missiles dans un pays de l’OTAN.

Les premières batteries de missiles russes S-400 ont atterri hier matin sur le sol turc. L’équipe technique russe, qui supervisera leur installation, devrait quant à elle arriver dès ce lundi en Turquie. « La livraison de ces éléments se poursuivra dans les prochains jours », a déclaré hier la direction turque de l’industrie de défense, ajoutant qu’« une fois que le système sera prêt, il commencera à être utilisé de la manière définie par les autorités compétentes ».

Ces missiles ont été placés dans la base militaire aérienne de Mürted (anciennement Akinci), dans le nord-ouest de la capitale Ankara, utilisée par les putschistes lors de la tentative de coup d’État de juillet 2016. « Le fait de placer ces missiles à Ankara est une façon pour le président turc Recep Tayyip Erdogan de ne plus seulement protéger ses frontières, qui était le but principal de la présence de l’arsenal, mais aussi son palais », explique Guillaume Perrier, spécialiste de la Turquie et auteur de Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan (Solin/Actes Sud – 2018), contacté par L’Orient-Le Jour. Selon une source citée par l’agence publique russe TASS, un autre avion avec d’autres éléments des S-400 doit décoller « prochainement » et une troisième livraison de plus de 120 missiles de différents types sera envoyée « à la fin de l’été » par voie maritime.Ces livraisons s’inscrivent dans la continuité du réchauffement des relations russo-turques initié dès 2016. Les deux pays entretiennent des contacts très réguliers, en particulier sur le dossier syrien, où ils sont tous les deux engagés. Ce rapprochement a été alimenté par les tensions entre Ankara et les Occidentaux. Ces derniers reprochent en outre au régime turc sa dérive autoritaire, et d’adopter une politique qui ne correspond pas à celle des membres de l’OTAN. Cela a ainsi conduit l’Alliance atlantique à ne pas fournir des armements que la Turquie réclamait pourtant depuis plusieurs années dans le cadre de leur participation à l’organisation, poussant ainsi Ankara de se rapprocher du « camp » russe. La Turquie souhaite par ailleurs diversifier davantage ses fournisseurs militaires et ne plus dépendre entièrement des Occidentaux. Elle ne se détache néanmoins pas complètement de l’OTAN et a affirmé à maintes reprises vouloir acquérir les missiles Patriot américains et continuer son partenariat stratégique avec l’organisation, en particulier le programme des chasseurs F-35, auquel la Turquie participe et pour lequel elle a beaucoup investi. Les Occidentaux, et en particulier Washington, ne l’entendent néanmoins pas de cette oreille et tapent du poing sur la table.


(Lire aussi : Le S-400, fleuron de la défense antiaérienne russe)


Sanctions ?

Les S-400, en plus d’être devenus un fleuron de l’industrie d’armement russe, représentent une arme diplomatique conséquente pour Moscou qui a réussi à les implanter dans plusieurs régions stratégiques comme à Kaliningrad (au nord de la Pologne), en Syrie, dans la base de Tartous, ou encore en Crimée, annexée en 2014. La Chine, l’Inde, l’Algérie ou encore l’Arabie saoudite sont en outre d’importants possesseurs de ces missiles.

Du côté de l’OTAN, un haut responsable, sous couvert d’anonymat, a affirmé hier que l’organisation était « préoccupée » par la livraison des S-400 à la Turquie. Pour les États-Unis, ces missiles sont interopérables et incompatibles avec les systèmes d’attaques et de défense de l’Alliance atlantique. Ils craignent un éventuel transfert de technologie qui puisse permettre à la Russie d’accéder à des informations confidentielles relatives au F-35, qui est censé pouvoir échapper aux missiles russes.Dans ce cadre, Washington a adressé ces derniers mois un nombre incalculable de menaces et d’ultimatums à son partenaire turc s’il acquerrait les S-400. Ankara les a néanmoins rejetés coup sur coup et a récemment invité « la partie américaine à éviter tout pas qui pourrait endommager les relations (Ankara-Washington) », selon des propos du ministère turc des Affaires étrangères. Mais maintenant que ces missiles sont arrivés, Washington doit prendre une décision. La Turquie va-t-elle être sanctionnée ? Si oui, quelle(s) forme(s) pourrai(en)t-elle(s) prendre ? Difficile de le prédire avec certitude car elle(s) peu(ven)t prendre des formes très diverses : commerciales, industrielles, économiques… etc.

Lors de leur dernière rencontre en tête-à-tête au sommet du G20 d’Osaka le 29 juin dernier, Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan étaient pourtant apparus tout sourire durant leur entretien. Selon les médias turcs, le reïs, qui cherchait alors un moyen d’empêcher que son pays ne subisse une nouvelle salve de sanctions qui ferait encore plus mal à son économie déjà en difficulté, avait affirmé que Donald Trump ne mènerait aucune représaille s’il achetait les missiles S-400. Il pourrait s’être réjouit trop vite.


(Lire aussi : Le S-400, fleuron de la défense antiaérienne russe)



Pas de rupture

L’une des mesures, et non des moindres, que les États-Unis pourraient prendre serait la suspension, voire l’exclusion, de la Turquie du programme F-35. « Nous avons adopté il y a quelques jours une loi interdisant la vente du F-35 à la Turquie s’ils activent la batterie de missiles russes S-400 », a récemment expliqué le sénateur américain Lindsey Graham, un proche de Donald Trump, dans une interview accordée à la chaîne CBS News. « Il est hors de question de transférer en Turquie la technologie F-35 et de la laisser acheter une batterie de missile russe en même temps », a-t-il précisé. L’exclusion de la Turquie de ce programme, pour lequel elle a beaucoup investi et dont elle a prévu d’acheter cent appareils, serait un coup très dur pour les investissements turcs envers l’OTAN.

L’élu américain « espère » toutefois qu’un compromis pourra être trouvé entre son pays et la Turquie, un « allié stratégique » qui a « aidé » les États-Unis en Syrie. Le sénateur semble laisser supposer qu’aucune rupture entre l’OTAN et Ankara n’est à l’ordre du jour. « Le rapprochement turco-russe est un choix stratégique de la part d’Erdogan. Mais reste à savoir jusqu’à quand il pourra jouer sur les deux tableaux en même temps », s’interroge Guillaume Perrier. « On n’ira sans doute pas jusqu’à une rupture entre Washington et Ankara, mais c’est une vraie remise en cause, profonde, de la relation entre la Turquie et l’OTAN », explique le spécialiste.

Ankara semble par ailleurs coincé dans son jeu des alliances américano-russes. S’il utilise pleinement les S-400, comme il l’a récemment annoncé, sa relation avec l’Occident pourrait s’envenimer davantage. Mais s’il négocie avec les Américains, il risque de se brouiller avec la Russie. « Lorsqu’il y a deux semaines, il y a eu une déclaration laissant penser que la Turquie pourrait renoncer aux S-400 à la dernière minute en négociant avec les Américains, Poutine a tout de suite mis le dossier syrien sur la table et négocié de ce côté-là », explique le spécialiste. Il faudra néanmoins attendre les réactions américaines, et voir quelles décisions seront prises.



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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ET MAINTENANT LES SANCTIONS AMERICAINES POUR LES S400 ET LES SANCTIONS EUROPEENNES POUR L,AGRESSION SUR CHYPRE. LES INVESTISSEURS DEJA RETIRENT LEURS INVESTISSEMENTS D,UNE TURQUIE A L,ECONOMIE QUI DEGRINGOLE AVEC L,APPRENTI MINI SULTAN ERDO LE MEGALOMANE.

HABIBI FRANCAIS

Pauvre Turquie avec ses S 400 totalement obsoletes et sans pieces de rechange...preuve en est la compagnie mexicaine Interjet qui a du clouer au sol tous les avions russes achetes.

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