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Rabih Kayrouz, sa valse a vingt ans...

La Mode Au lendemain de son défilé printemps/été 2020, retour sur tout ce que Rabih Kayrouz, le créateur à l’esthétique minimaliste mais éternellement auréolée d’un parfum d’Orient, a apporté à la mode (libanaise) en vingt ans de carrière...
03/07/2019

Tandis qu’on était parti pour dresser le portrait de Rabih Kayrouz à l’occasion de ses vingt ans de couturier et ses dix ans de Parisien, sans nous en rendre compte, on s’est pris à lister ses apports majeurs au paysage de la mode dans sa globalité, et à celui de la mode libanaise en particulier. Toutes ces raisons qui, parmi tant d’autres, nous donnent davantage envie de le célébrer aujourd’hui, au lendemain de son défilé printemps/été 2020, présenté lundi après-midi à la serre du parc André Citroën, dans le cadre de la semaine de la Haute Couture parisienne.

Rage et courage
Pourquoi célébrer Rabih Kayrouz ? Pour avoir préféré, depuis ses débuts, emprunter les chemins de traverses plutôt que les voies de la facilité. Pour avoir choisi, alors qu’il pouvait se caser chez Dior ou Chanel, où il avait été pris en stage, et s’assurer ainsi un avenir confortable, de rentrer à Beyrouth en 1995 et de retrousser ses manches dans le chantier d’une ville où tout restait à faire. Pour avoir eu la rage et le courage, toujours enrobés de la sobriété qui est la sienne, de s’inscrire en faux contre les silhouettes criardes, brodées et truffées de perles et de strass qui pullulaient naguère sur les catwalks locaux. Célébrons Rabih Kayrouz, parce que naviguant sagement à contre-courant, presque à contretemps, hors du temps aussi, n’essayant nullement de se conformer à sa confrérie surpiquée, surpailletée, hypersexualisée, il n’a jamais craint, notamment à ses débuts et quoique sortant de la rigueur de la Chambre syndicale de la couture parisienne, de tordre le cou à tous ces codes d’une féminité poussiéreuse, en imposant sa proposition hybride : un vestiaire fondamentalement empreint de son Orient natal, mais qui se conjugue au Paris de ses pérégrinations.

Aussi, pour avoir donné tort aux sceptiques et malveillants qui lui prédisaient quelques mois de carrière, lui qui, désormais vingt ans au compteur, a mené à bon port sa proposition, avec patience et consistance : celle d’une femme pont, une femme trait d’union, une femme en mouvance, ou « une héroïne voyageuse, qui s’affranchit en s’habillant en vrac, comme elle le veut, en empruntant au vestiaire masculin, mais en restant aussi infiniment sensuelle dans son affirmation et son côté libre », pour reprendre ses mots.



(Rabih Kayrouz : « Ce sont les Libanaises qui m’ont appris à comprendre le vêtement »)


Détester les frontières
Célébrons, dans cette perspective, Rabih Kayrouz, pour avoir continuellement revendiqué, sans snobisme aucun, ses racines et ses zèles, et, dans cette lignée, des parentés entre Batroun et Barbès (nom de sa collection automne/hiver 2014), entre taboulé et boulevard Raspail, urbanisme et nomadisme, les Rita Mitsouko et Oum Kalthoum – dont l’artiste sonore Frédéric Sanchez a d’ailleurs croisé les voix pour la bande-son du défilé de lundi. Bref, entre l’Orient, « quand mes coupes enveloppent le corps », et Paris, « quand mes coupes obéissent à la rigueur », comme le créateur se plaît à le résumer dans le manifeste distribué lors de son défilé.

Parce qu’en haïssant les frontières, il a inventé sa propre formule qui se fiche pas mal d’estampiller le vêtement couture ou prêt-à-porter, à condition que celui-ci implique un extrême savoir-faire. Célébrons Rabih Kayrouz parce que bien avant cela, bien avant ce succès, on ne peut plus mérité, élévation à la dignité de chevalier de l’Ordre des arts et des lettres ou entrée à la Chambre syndicale de la haute couture de Paris en janvier 2019, il a pavé la voie à tant de Rabih Kayrouz de demain, libres et affranchis, particulièrement dans le cadre de Starch, l’incubateur de talents cofondé avec sa complice de toujours Tala Hajjar.

Célébrons Rabih parce qu’il a été loin d’avoir les bons tuyaux à Paris quand il y débarquait en 2009, mais qu’il a tout de même essayé, puis réussi, en entrant discrètement par la porte du 38 boulevard Raspail. Soit le Petit Théâtre de Babylone qui abrita les débuts de Samuel Beckett et où le créateur a soigneusement planté son propre décor, écrit sa propre histoire, de son coup de crayon reconnaissable entre mille. Célébrons Rabih Kayrouz, d’ailleurs, pour son amour des lieux, d’abord son atelier parisien où il a constamment insufflé un peu de l’art de vivre libanais, et à présent la Maison Dagher qu’il vient d’investir à la rue Gouraud, à Beyrouth, pour y établir son showroom et atelier. Ces espaces au sein desquels il relie, autour de tables inouïes, la mode au monde ; la mode à d’autres modes d’expression, musique, danse, photographie et surtout nourriture, et où il donne du temps et de lui à qui est de passage, avec une générosité que peu ont dans ce milieu égocentrique.


Aimer la femme

Célébrons Rabih Kayrouz, aujourd’hui en particulier, pour le défilé printemps/été 2020 qu’il a imaginé à l’occasion du vingtième anniversaire de la maison et qu’il a choisi d’appeler Hamdellah. Un gage de reconnaissance, « parce que ce qui m’importe aujourd’hui, plus que choisir un thème ou faire de la mode stricto sensu, c’est de véhiculer du rêve et des émotions. En l’occurrence, ma gratitude envers ceux qui m’ont accompagné depuis le départ ». Cela avait lieu dans une serre du parc André Citroën, sous la verrière de laquelle semblaient fleurir un castelet de filles. Bianca, Charlotte, Amalia, Ayla, Milia ou Tatiana, mannequins professionnelles ou pas, qu’importe tant qu’elles inspirent le créateur par leur diversité. Et là, nimbés des rayons d’un soleil parisien qui, par magie, s’infusait d’un or oriental, au cœur de ce bouquet de filles, à la fois confiantes mais semblant tenir à un fil de soie, on pouvait palper les ingrédients du langage de Rabih Kayrouz, sublimés par le geste du styliste Makram Bitar qui l’a épaulé dans l’assemblage. Prouesses techniques du créateur qui se préfère plutôt architecte du vêtement : ces franges dansantes sur lesquelles semblaient souffler un vent désertique, ces robes-chemises qui se délient sur le corps comme on creuse dans le sable, ces robes qu’on penserait conçues tels des puzzles, ces manches (de robes, de trench coats, de chemises) à fentes si prononcées qu’elles en deviennent des ailes, cette façon d’aérer le vêtement pour y laisser toute la marge au mouvement, de boursoufler la mousseline comme on souffle sur des nuages. Et puis cette technique du « jour échelle » dont Rabih Kayrouz, à partir d’un assemblage de fins rubans, par amour du jeu, a construit robes, capes et trench coats. Palette de couleurs aux alliances suaves, se déployant de candides rayures jaunes au vert acide qui se croque comme une pomme interdite, du sable brûlant au sable rosé comme autant d’appels au voyage, en passant par une série d’imprimés délirants – chose rare chez Kayrouz – qui racontent un temps incertain entre le jour et la nuit. Et puis toujours cette manière de faire fi de la notion de tendance, de temps ou d’air du temps, tant que le vêtement est là pour aimer la femme.

Voilà, célébrons donc, et enfin, Rabih Kayrouz pour cet amour infini de la femme, à l’heure où celle-ci est, de plus en plus, réduite à une fonction de porte-manteau dans ce métier. Pour ce réseau qu’il a tissé à la force de son cœur mais sans efforts, muses, amies et clientes, ou tout à la fois, venues le voir à la fin du défilé et auxquelles il a promis, avec de la lumière dans son sourire, qu’il continuera à les habiller comme il l’a toujours fait, « avec l’amour et l’éblouissement des premières fois ».

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