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Décryptages - Décryptage

Quelle représentation pour les artistes libanais à l’étranger ?

L’art libanais se vend bien à l’étranger, mais souffre encore d’un manque de représentation dans les institutions.

André Sfeir-Semler, directrice de la galerie éponyme. Photo DR

En 2006, la société de vente aux enchères internationale Christie’s s’installe à Dubaï, suivie trois ans plus tard par Sotheby’s au Qatar. C’est le coup d’envoi ; le marché de l’art prend ses quartiers dans le monde arabe, boudé jusque-là par les institutions occidentales. D’abord venues pour une clientèle fortunée, les maisons y restent pour les collectionneurs enthousiastes. La scène artistique de la région commence alors à susciter un intérêt à l’international, qui va aller croissant jusqu’à aujourd’hui. Les artistes libanais ne sont pas en reste : en avril dernier, lors d’une vente aux enchères organisée par Sotheby’s Londres, une toile d’Huguette Caland était adjugée à 242 570 dollars, tandis qu’une autre d’Etel Adnan partait à 169 800 dollars. Si certaines œuvres se vendent désormais à plusieurs centaines de milliers de dollars, ce succès est tout relatif et surtout très récent.

La collectionneuse et curatrice iranienne Rose Issa, qui, depuis le début des années 1980, œuvre à diffuser les arts contemporains du Moyen-Orient sur la scène internationale, pointe un manque de représentation persistant : « J’ai fait de l’art parce que j’y étais obligée. Personne ne connaissait ou ne représentait les gens que j’aimais. Pour moi, l’engagement était important, je voulais quelque chose qui montre le pouls du pays. Mais les institutions commencent à peine à se réveiller. La Tate Modern a commencé à acheter des artistes arabes seulement depuis cinq ou six ans. Ceux que je leur proposais à 4 000 livres sterling il y a dix ans, ils les achètent aujourd’hui à 75 000 ! »

« Comme un éditeur qui travaille avec un écrivain »

De fait, les caprices du marché de l’art sont rarement un bon indicateur quand il s’agit de jauger une scène artistique. Ce travail de repérage et de mise en avant est encore largement fourni par des initiatives privées, venant de galeries ou de collectionneurs qui courent ensuite les foires d’art contemporain ou tâchent d’organiser des expositions pour promouvoir leurs artistes. « Nous travaillons avec eux comme un éditeur travaille avec un écrivain », explique Andrée Sfeir-Semler, directrice de la galerie éponyme, qui dispose d’un siège à Hambourg et d’un second à Beyrouth. « On s’intéresse à des artistes qui travaillent dans leur temps et qui vont proposer des écritures nouvelles. Notre but n’est pas de présenter un art spécifiquement libanais, mais un art arabe », prévient-elle.

Si la nationalité ne fait pas foi en matière d’art, les nouvelles générations d’artistes libanais demeurent en grande partie marquées par une histoire commune. « Il y a bien sûr ce que l’on pourrait appeler une «écriture libanaise», concède Sfeir-Semler. Ce sont principalement des artistes qui thématisent la guerre, l’histoire du Liban, sa politique, qui réfléchissent là-dessus, reflètent ces éléments, les distillent et en font des œuvres d’art. » Ainsi d’Ayman Baalbacki, né avec la guerre en 1975, dont les toiles monumentales, paysages de guerre ou portraits de combattants, témoignent d’un ancrage très fort dans l’histoire du Liban, ou de Marwan Rechmaoui, dont le travail s’articule autour des questions de territoires et de frontières, dans leur rapport avec la question de la communauté. Ces préoccupations sont surtout celles des jeunes artistes. Lorsque Rose Issa organisait à Londres sa première exposition d’artistes libanais, en 1986, à la galerie Kufa, presque aucun ne parlait alors du conflit: « Les gens voulaient tellement échapper à la guerre qu’ils peignaient des paysages. Amine el-Bacha faisait des paysages idéalistes ou de la semi-abstraction, Mohammad el-Rawas faisait des collages à la Blake », se souvient-elle.

Si beaucoup d’artistes libanais partent se former à l’étranger ou finissent par s’y installer – le plus souvent en Europe ou aux États-Unis –, leur travail reste porteur des préoccupations de la région. L’immense Mona Hatoum (palestinienne née et ayant vécu à Beyrouth), basée à Londres depuis 1975 et désormais représentée par le non moins mythique White Cube, a forgé son œuvre à partir des motifs de l’exil et des corps contraints, liés à sa propre histoire. C’est de même avec une œuvre collective comme l’Atlas Project, qui rassemble des archives historiques et imaginaires sur l’histoire libanaise, qu’un artiste comme Walid Raad, enseignant à New York, a bâti son succès actuel. « L’originalité vient d’un vécu, d’une culture, d’un savoir, affirme Issa. Il faut que l’art reflète des préoccupations à la fois esthétiques, sociopolitiques et conceptuelles : si ces trois éléments sont réunis, cela devient intéressant. Malgré tous les murs, la qualité survit. De la Grèce antique, on se souvient des grands écrivains, des philosophes, de l’art. C’est aussi ce qui restera du Liban. Le reste, on ne s’en souviendra pas. »

Le printemps arabe

Reste que le manque d’infrastructures et de moyens consacrés à une politique culturelle au Proche et au Moyen-Orient contraint les artistes à la représentation, soumise à un agenda culturel qui demeure largement occidental. Etel Adnan, aujourd’hui âgée de 94 ans et bénéficiant d’une renommée mondiale, n’a percé sur la scène internationale que depuis quelques années à la faveur de ce que Rose Issa appelle la « mode des vieilles dames », où l’on a vu récemment les grandes institutions mettre – enfin – à l’honneur des artistes comme Adnan, Caland ou l’Iranienne Farmanfarmaian, dont les œuvres n’ont pourtant pas commencé avec l’essor du marché, mais qui restaient jusqu’alors sur les scènes locales. Ce n’est qu’en 2013 que la Tate offrait ainsi à Saloua Raouda Choucair, pionnière de l’abstraction au Liban et dans le monde arabe, sa première rétrospective… quatre ans avant sa mort, à 100 ans.

En dépit des biennales internationales de la région, comme au Caire, à Marrakech, à Beyrouth ou à Charjah, la reconnaissance artistique reste encore très dépendante des circuits commerciaux occidentaux, qui ne se donnent pas les moyens d’investir massivement dans les œuvres d’artistes arabes. Si une galerie comme Sfeir-Semler parvient à faire intégrer des pièces de sa collection dans des institutions comme le MoMA, le Centre Pompidou, la Tate Modern, le Walker Art Center, l’Art Institute of Chicago ou encore le Los Angeles County Museum of Art, ces acquisitions sont encore timides, parfois teintées d’orientalisme, et rares sont les expositions ambitieuses regroupant le travail de plusieurs artistes arabes. Le printemps arabe avait à ses débuts suscité un certain enthousiasme, comme avec l’exposition The Future of a Promise à la Biennale de Venise de 2011, mais cela démontre aussi le prisme persistant du regard occidental sur la scène arabe : une scène qui serait surdéterminée par la guerre et les révoltes, vouée à occuper un rôle social et qui a encore besoin d’un prétexte historico-politique pour être mise en avant.

En 2006, la société de vente aux enchères internationale Christie’s s’installe à Dubaï, suivie trois ans plus tard par Sotheby’s au Qatar. C’est le coup d’envoi ; le marché de l’art prend ses quartiers dans le monde arabe, boudé jusque-là par les institutions occidentales. D’abord venues pour une clientèle fortunée, les maisons y restent pour les collectionneurs...
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