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Économie

Le Liban entre le marteau des sanctions et l’enclume de la corruption

La concordance des positions du groupe de pression israélien à Washington, l’Aipac, et celles de certains des principaux partis politiques au Liban, dans les attaques qu’ils formulent à l’encontre du secteur bancaire libanais, est stupéfiante. La plupart des analystes comprennent les enjeux de ces pressions externes, car du point de vue de ce groupe de pression, l’affaiblissement de la stabilité monétaire pourrait faire plonger le Liban et le Hezbollah avec. En ce qui concerne les attaques adressées par certaines parties libanaises envers les banques du pays, on ne saurait l’expliquer que par leur besoin de nouveaux fonds pour compenser le déclin de leurs sources étrangères de financements politiques.

S’agissant des pressions extérieures, l’Association des banques du Liban (ABL) a su s’en protéger de manière organisée bien que coûteuse depuis plus de sept ans. Ces efforts ont été menés auprès du Congrès, de l’administration américaine à Washington, des banques correspondantes à New York et dans d’autres capitales financières. Le dernier en date fut la visite du groupe de travail de l’ABL du 6 au 10 mai 2019 aux États-Unis. Cette visite a été très utile pour renforcer les relations avec l’ensemble de ces institutions, malgré le climat tendu qui règne actuellement. En confirmant la continuité de cette relation, fondée sur l’engagement de nos banques en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, nous maintenons le secteur bancaire à l’écart des opérations réalisées par des personnes, des sociétés ou des groupes inscrits sur des listes terroristes.

Concernant les pressions internes, elles sont en revanche basées – selon notre évaluation des choses – sur un ensemble d’hypothèses fausses, trompeuses et injustes. L’essence de ces hypothèses provient de la conviction que les banques ne paient pas suffisamment d’impôts. En fait, le total des impôts sur le revenu payés par les banques en 2018 dépassait 1,63 milliard de dollars. Environ 70 % de ce total, soit 1,13 milliard de dollars, sont issus de l’impôt sur les bénéfices (17 %), auxquels il faut ajouter la double imposition, c’est-à-dire l’impôt de 7 % sur les dépôts bancaires à la Banque du Liban et au Trésor. Les banques contribuent en réalité de 42 % de leurs bénéfices, au lieu des 17 % prélevés sur les bénéfices des sociétés. La taxe d’intérêt sur les dépôts des clients (7 %) s’élève, elle, à environ 500 millions de dollars.

Et si le taux d’imposition sur les intérêts des dépôts bancaires est relevé à 10 % dans la loi de finances de 2019 (la disposition a déjà été approuvée la semaine dernière par la commission parlementaire des Finances et du Budget, NDLR), au lieu des 7 % actuels, la charge fiscale sur les bénéfices des banques s’établirait entre 50 % et 60 % en moyenne du secteur.

Les principaux partis politiques peuvent ne pas être conscients du fait qu’en 2018, les banques ont contribué à plus de 58 % des recettes générées par l’impôt sur le revenu des sociétés au Liban. Ces décisions du Conseil des ministres et ces législations fiscales votées (ou à voter) par le Parlement tiennent-elles compte des intérêts du pays et de l’économie ? Nous en doutons !

Quant à ceux qui pensent que ces propositions de mesures fiscales aléatoires n’affecteraient que les banques tandis que la population, l’économie et le pays resteront à l’écart de leurs conséquences, ils se trompent. Aucun des décideurs n’a pris la peine de fournir une étude sur les conséquences des impôts aléatoires sur les prêts bancaires au secteur privé sur la balance des paiements du pays, ainsi que sur la croissance des dépôts et sur la stabilité monétaire. Alors que ces domaines touchent de près les moyens de subsistance des Libanais !

Le danger pour la stabilité financière du pays serait que les banques deviennent le principal bailleur de fonds de la classe dirigeante, en assurant la continuité de la corruption et du gaspillage. Par ailleurs, et alors que les conflits dans la région ne cessent de s’intensifier, les considérations qui ont empêché jusqu’ici le ciblage de cette stabilité monétaire et financière tendraient à disparaître. Il faudra redoubler d’attention dans le cas où on souhaite ouvrir les portes de l’enfer, car personne ne sera en mesure de contenir et de gérer la crise.

De plus, la classe politique libanaise ignore, ou fait mine d’ignorer, le montant de l’aide financière indirecte fournie par les différentes composantes du système bancaire à l’État, en prêtant au Trésor avec des taux relativement modérés par rapport aux risques souverains du Liban. Le secteur bancaire accorde à l’État des prêts en livres et en dollars, dont le total excède les 72 milliards de dollars, avec un taux d’intérêt moyen de 6,4 % au lieu des 13 % en moyenne payés par les pays de notation B- similaire à celle du Liban. Ce qui permet au Trésor de réaliser des économies de 5,5 milliards de dollars par an, à travers ce seul mécanisme. En y ajoutant les taxes payées par les banques et les déposants (1,6 milliard de dollars), la contribution directe et indirecte du secteur bancaire au Trésor public s’élèverait ainsi à plus de 7 milliards de dollars. Le secteur bancaire serait donc à lui seul en train de financer un tiers des dépenses publiques, autrement dit environ les deux tiers des recettes de l’État ! Le fait de vouloir faire payer au secteur bancaire, c’est-à-dire ses déposants et ses actionnaires, une taxe supplémentaire est une injustice en termes de fiscalité et de justice sociale. Il implique un poids supplémentaire que le secteur ne peut se permettre d’assumer, et cela peut avoir des conséquences indésirables. Ici, les partis politiques, en particulier leurs leaders, doivent assumer la responsabilité nationale et même morale concernant les répercussions négatives que cela pourrait avoir sur la stabilité monétaire. Les capitaux quittent le pays à cause de toutes ces propositions arbitraires faisant surface à l’occasion de l’examen de tout projet de budget. L’ABL a déjà prévenu toutes les autorités, qui avaient alors promis d’empêcher de telles tendances excessives à l’encontre de ce secteur. Mais au lieu d’abolir la double imposition liée au 7 %, voilà qu’on en relève le taux à 10 % !

Toutes les promesses sont malheureusement restées lettre morte. Les banques n’accepteront aucune obligation supplémentaire. Elles sont franchement incapables de fournir davantage à l’État ! Tout engagement supplémentaire entraînerait une revue à la baisse de la notation du Liban et de son secteur financier. À ce moment-là, nous serons tombés dans le piège à cause de ces politiques publiques incapables de faire croître l’économie et d’augmenter les revenus du Trésor. Les politiciens se rendent-ils compte que tous les pays du monde s’abstiennent d’étouffer l’économie par de nouveaux impôts en l’absence de croissance ? Et qu’une telle tendance pourrait avoir des répercussions néfastes non seulement sur les banques, mais aussi sur les finances de l’État et sur la stabilité financière et sociale du pays ?

Au lieu d’imposer à l’économie et aux banques des fardeaux fiscaux supplémentaires, les dirigeants devraient s’efforcer de réduire le déficit public comme ils s’y étaient engagés lors de la conférence de Paris (CEDRE), et de mettre progressivement fin au gaspillage croissant dans les dépenses publiques, qui atteindrait pas moins de 4 milliards de dollars par an. Réduire le coût du gaspillage et de la corruption d’un milliard de dollars par an au cours des quatre prochaines années fournirait au Trésor les ressources supplémentaires dont il aura besoin.

De nombreuses banques étrangères approchent les grands déposants du pays pour les persuader de transférer leur argent à l’étranger afin d’éviter l’injustice de l’État libanais. Si nos décideurs politiques ont la sagesse de mettre fin à l’attaque contre l’argent des citoyens, nos banquiers se presseront naturellement de contacter les détenteurs de capitaux qui ont préféré sortir leurs fonds – soit plusieurs milliards de dollars ces deux dernières années – pour les convaincre de revenir au Liban afin d’améliorer la balance des paiements et la stabilité monétaire et sociale.

Il n’existe pas d’autre solution acceptable pour attirer de nouveau des capitaux et mettre ainsi un terme au creusement du déficit de la balance des paiements. Même le recours à la dévaluation de la monnaie n’est pas une solution. L’exemple de la Turquie est tellement accablant, puisque la dévaluation a entraîné une forte augmentation de l’endettement des entreprises et des particuliers et une accélération de la fuite des capitaux au lieu de les attirer. Et contrairement au Liban, la Turquie a une économie qui produit des biens et services exportables et connaît un déficit de sa balance des paiements bien inférieur à celui du Liban. Et la Turquie, pour mettre fin à la rapide baisse de ses réserves en devises, a relevé le taux d’intérêt sur ses obligations souveraines à plus de 19 %, un chiffre bien supérieur à nos taux d’intérêt !

Que ceux qui réclament de faire payer aux banques le prix de la mauvaise gestion du pays au fil des années sortent de l’escadron, ils ne savent pas comment fonctionnent les institutions et n’ont peut-être jamais géré une institution ou une entreprise. C’est une politique futile et court-termiste que de taxer une économie en récession. La solution consiste à réduire le déficit public en réduisant le gaspillage et le coût de la corruption. En fait, l’ironie est telle que le secteur bancaire, le pilier le plus important de la stabilité et du développement du Liban, semble être actuellement pris entre le marteau des sanctions extérieures et l’enclume de la corruption des affaires intérieures.

* Secrétaire général de l’Association des banques du Liban (ABL)

La concordance des positions du groupe de pression israélien à Washington, l’Aipac, et celles de certains des principaux partis politiques au Liban, dans les attaques qu’ils formulent à l’encontre du secteur bancaire libanais, est stupéfiante. La plupart des analystes comprennent les enjeux de ces pressions externes, car du point de vue de ce groupe de pression, l’affaiblissement de...
commentaires (3)

TOUS SONT CORROMPUS DE LA TETE A LA BASE DANS CE PAYS. KEL MIN ELOU SE3ROU MEN AZGHAR WAHAD LA AKBAR WAHAD BHAL BALAD... MALHEUREUSEMENT ! TOUT ET TOUS SE VENDENT ET S,ACHETENT !

LA LIBRE EXPRESSION NE COMMENTE PAS.ELLE CONSEILLE

14 h 14, le 20 juin 2019

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Commentaires (3)

  • TOUS SONT CORROMPUS DE LA TETE A LA BASE DANS CE PAYS. KEL MIN ELOU SE3ROU MEN AZGHAR WAHAD LA AKBAR WAHAD BHAL BALAD... MALHEUREUSEMENT ! TOUT ET TOUS SE VENDENT ET S,ACHETENT !

    LA LIBRE EXPRESSION NE COMMENTE PAS.ELLE CONSEILLE

    14 h 14, le 20 juin 2019

  • Waw! Bel article

    Massabki Alice

    12 h 42, le 20 juin 2019

  • Vous avez raison, pour sauver l'essentiel. J'aurais pu écrire la même chose à une remarque près: ne pas reconnaître que, sans nécessairement l'approuver ou y participer directement, les banques ont financé la corruption du pays et en ont donc profité, c'est comme être contre la souffrance animale tout en étant carnivore.

    M.E

    10 h 21, le 20 juin 2019

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