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Liban

À Vancouver, les jeunes femmes leaders du Liban revendiquent le droit de dire non

Égalité des genres

Lors de la conférence Women Deliver 2019 qui s’est tenue à Vancouver du 2 au 6 juin, « L’Orient-Le Jour » a rencontré cinq jeunes femmes leaders du Liban.

12/06/2019

« Rien nous concernant sans nous » (Nothing About Us Without Us). C’est le message ferme qu’ont lancé à Vancouver les 1 400 jeunes femmes du monde entier lors de la conférence Women Deliver 2019 sur l’égalité entre les sexes qui a clôturé hier ses travaux. Un message incarné par la jeune activiste zambienne de 18 ans, Natasha Wang Mwansa, qui milite pour les droits de l’enfance et des femmes dans son pays. Et qui n’a pas hésité à demander des comptes aux quatre chefs d’État avec lesquels elle a brillamment partagé la scène, le 3 juin, lors de la cérémonie d’ouverture. Au Premier ministre canadien, Justin Trudeau, à la présidente d’Éthiopie, Sahle-Work Zende, aux présidents du Kenya, Uluru Kenyatta, et du Ghana, Nana Akufo-Addo, elle a demandé quelles ont été leurs réalisations en faveur de l’égalité des genres, des droits des femmes, de leur santé sexuelle et reproductive, réclamant au nom de toutes les jeunes participantes d’être désormais parties prenantes des décisions des politiques.

« Rien nous concernant sans nous » est surtout l’appropriation par les jeunes femmes de leur cause, de leurs droits, et l’émergence d’une nouvelle forme de féminisme décomplexé, qui ne craint pas d’aborder les questions taboues, liées à la santé sexuelle et reproductive notamment, avec pour objectif de prendre le pouvoir sur leur vie et de faire leurs choix librement. C’est ce qui découle d’une rencontre organisée au Centre de convention de Vancouver par L’Orient-Le Jour avec les cinq jeunes femmes leaders du Liban conviées par Women Deliver 2019, les Libanaises Rozane el-Masri, Zeinab Cherri, Maram Barakat, Ramona Abdallah et la Syrienne Serene Dardari. Cinq jeunes femmes qui se sont distinguées par leur initiative en faveur des femmes, avec pour objectif l’égalité des genres. Et qui clament tout haut leur refus du harcèlement qui touche au quotidien les femmes au Liban, non seulement dans la rue, mais aussi dans le monde professionnel. Au point qu’elles ne « peuvent manger une glace ou une banane sans s’attirer des plaisanteries grasses », qu’elles ne « peuvent porter une jupe ou ôter leur veste sans recevoir des invites au sexe ». « Le pire, dénoncent-elles, c’est que la société libanaise rejette la faute sur la femme. »


(Lire aussi : À Vancouver, la société civile libanaise engagée pour l’égalité entre les genres)



Les stéréotypes envers les femmes au travail

« Je veux avoir le droit de dire non, lance tout de go Maram Barakat, 26 ans, du Liban-Sud. Je refuse les remarques déplacées des hommes, je refuse tout harcèlement, et je ne suis jamais passive face à ce genre d’agression. » Cette diplômée en psychologie de l’AUB relate certes ses propres mésaventures. Mais sa détermination vient de son vécu auprès des réfugiées syriennes et palestiniennes du Liban, « leurs traumatismes, leur vulnérabilité, le harcèlement sexuel et la violence dont elles sont victimes au quotidien de la part des hommes ». « Les réfugiées syriennes doivent souvent échanger des faveurs sexuelles contre de la nourriture. C’est une question de survie », s’insurge-t-elle. Après un master en santé publique aux USA, où elle a travaillé en milieu hospitalier avec les femmes victimes de violence sexuelle, c’est auprès des femmes de l’Ouganda que Maram se mobilise aujourd’hui pour la prévention du VIH, le planning familial, la contraception. « La créativité et l’innovation sont les clés pour lever les stigmates sur la contraception », affirme-t-elle, rappelant que « 214 millions de femmes dans le monde n’ont pas accès à des moyens de contraception modernes ».

« Où sont les femmes architectes leaders? » C’est pour pallier le manque de leadership féminin dans le domaine de l’architecture que Ramona Abdallah, jeune architecte de 25 ans de l’Université libanaise, a fondé avec des partenaires « Architects for Fhange ». La jeune femme, qui prépare un programme de capacitation des femmes architectes et se lance dans la recherche, pâtit elle-même « des stéréotypes » dans le cadre de sa profession. « Non seulement en tant que femme, mais aussi en tant que femme jeune et en surpoids », note-t-elle, regrettant de ne pas être prise au sérieux par les hommes qu’elle côtoie professionnellement. Ramona n’hésite pourtant pas à se rendre au chantier. Mais ce n’est visiblement pas suffisant. « Non seulement on ne me respecte pas et on se dispute avec moi, mais on se permet de me donner des conseils sur mon poids et mon physique », gronde-t-elle.


Harcèlement, non, ce n’est pas OK

Zeinab Cherri était assistante chercheuse à l’AUB. Dotée aujourd’hui d’un master en santé publique lié aux désastres de la bourse Erasmus Mundus délivrée par L’Union européenne, la jeune femme de 26 ans fait des recherches sur les employées de maison au Liban, sur les réfugiées syriennes et sur la santé reproductive des jeunes filles de Tripoli. Elle étudie aussi la perception qu›ont les Libanais d›une éventuelle attribution de la nationalité libanaise au mari et aux enfants palestiniens d’une Libanaise. Cette dernière tâche la touche particulièrement parce qu’elle représente un défi pour elle. « J’ai épousé un Somalien, et si un jour j’ai des enfants, je me demande s’ils pourront obtenir la nationalité libanaise vu que je n’ai pas le droit de la leur transmettre », déplore-t-elle. « Les femmes représentent pourtant la moitié de la population mondiale », martèle l’universitaire, qui fait également part de ses craintes que ses enfants ne soient « victimes au Liban de discrimination et de harcèlement pour la couleur de leur peau ».

Pour avoir obtenu un master en santé publique de l’Université de Balamand, Rozane el-Masri s’est particulièrement investie auprès des réfugiés syriens de Ersal. D’abord dans le cadre de leur accès à l’eau et de leur formation à la désinfection de l’eau. Ensuite sur la contraception et les menstruations féminines. « Notre défi était d’intégrer les hommes car il s’agit d’un projet de développement durable, observe-t-elle. Le sujet était certes tabou, mais la perception des hommes à l’égard des menstruations a changé de manière positive », constate la jeune femme. Dans le cadre de son travail, Rozane était amenée à faire de longues distances. « Un jour, j’ai été poursuivie par un automobiliste, se rappelle-t-elle. J’ai eu tellement peur que je me suis arrêtée à une station d’essence. » Mais ce qui l’a encore plus choquée, c’est le discours déplacé d’un membre des forces armées sur son aspect physique. « Il m’a demandé si j’étais enceinte. J’étais si interloquée, vu que ça ne le regarde pas, que je lui ai demandé pourquoi il me posait la question », explique-t-elle. Avant de conclure, « It’s not OK » (ce n’est pas ok).

« On me dit souvent que je suis trop bruyante. On me qualifie de féministe folle. On me dit de baisser la voix, de ne pas dépasser les limites. Mais je refuse », lance Serena Dardari. « Je veux être “loud” », insiste-t-elle. De son exubérance, qui lui coûte de ne pas être prise au sérieux et d’être même « draguée », la jeune femme tire sa force qu’elle utilise au bénéfice des réfugiés syriens du Liban. « J’ai un devoir envers ma communauté », insiste cette fille d’activistes et d’humanitaires engagés, issue d’un milieu privilégié. Ce qui lui a permis d’aller à l’université, d’abord à Damas où elle a étudié les sciences politiques et les affaires internationales (comme son père), puis au Liban à la LAU pour y étudier la communication, l’art et le théâtre (comme sa mère). Armée de ses diplômes, Serena est convaincue que « pour changer les choses, il faut commencer par le bas ». C’est la raison pour laquelle elle a fondé le réseau humanitaire Shams qui accorde des services aux réfugiés syriens du Liban en contrepartie de l’éducation de leurs enfants. Car la jeune femme ne croit pas dans les aides qui maintiennent les plus vulnérables dans la dépendance. Et de conclure : « Je veux briser ce cycle et le remplacer par une collaboration car j’estime qu’il est nécessaire de responsabiliser les personnes nécessiteuses. »


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