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Culture - Beirut Spring Festival

Quand illusions, désillusions, espoirs et désespoirs prennent le large

« Le Radeau », de Cyrine Gannoun et Majdi Bou Matar, qui avait fait l’ouverture des Journées théâtrales de Carthage en 2016, et, depuis, une tournée internationale triomphale, jette l’ancre à Beyrouth ce soir au théâtre Tournesol*, dans le cadre du Festival du printemps organisé par la Fondation Samir Kassir.

Sur « Le Radeau » de Cyrine Gannoun et Majdi Bou Matar, huit âmes à la recherche d’un horizon plus clément.

Le Radeau, hommage aux harraga (migrants clandestins qui prennent la mer depuis les pays du Maghreb) est une idée originale de l’homme de théâtre tunisien Ezzeddine Gannoun, décédé en 2015, reprise et mise en scène par sa fille Cyrine Gannoun et le metteur en scène libanais Majdi Bou Matar, sur une dramaturgie de Souad Ben Slimane. Elle sera présentée ce soir au théâtre Tournesol, dans le cadre du Beirut Spring Festival organisé par la Fondation Samir Kassir. Les deux coauteurs racontent cette aventure humaine qui leur tient à cœur. « Ce projet était commandité à mon père par les Journées théâtrales de Carthage. Cependant, il est décédé un mois plus tard. Les JTC ont tenu à maintenir le projet et nous avons repris le flambeau, Majdi et moi-même ». « Ce spectacle allait représenter un hommage à l’œuvre de mon père, poursuit Cyrine Gannoun. Ainsi, nous allions construire le Radeau à partir de deux idées maîtresses du spectacle : que les comédiens et comédiennes soient issus de différentes cultures et qu’au niveau scénographique, le radeau soit une trampoline, comme Ezzeddine l’avait suggéré. »

Formée aux arts de la scène à la Sorbonne, puis au centre de Gannoun en Tunisie, Cyrine Gannoun n’avait jamais véritablement signé une mise en scène théâtrale. Elle devait alors se faire épauler par un metteur en scène. « Mon seul et premier choix s’est porté sur Majdi qui faisait partie des premiers diplômés du Centre arabo-africain de formation et de recherches qu’avait créé mon père », indique-t-elle. Diplômé de la LAU en Communication Arts, titulaire d’un masters en arts dramatiques de l’Université de Guelph (Canada), Bou Matar n’a pas hésité une seconde à répondre par l’affirmative. Il se souvient d’avoir connu Ezzeddine Gannoun au Liban et avoir présenté par la suite une demande pour rejoindre son centre qui lève des fonds et forme acteurs et metteurs en scène sur trois sessions, en leur octroyant un diplôme. Ayant été sélectionné parmi un grand nombre de candidats, il suivra cette formation-là de 2001 à 2003. Il émigre ensuite pour le Canada et, pris par une folle énergie, monte sa troupe suivant les préceptes de Gannoun qui travaille sur le langage du corps, « un enseignement organique », comme il le décrit. La troupe s’appellera MT Space (M pour muticulturel, avec le jeu de mots empty space qui évoque l’espace vide de Peter Brooke).


(Lire aussi : Gisèle Khoury : Ne laissez pas mourir l’art et la créativité au Liban !)

Les barrières du langage tombent

« Quand Cyrine est venue au Canada me proposer ce travail, reprend Bou Matar, la seule condition que j’ai mise, c’est qu’il n’y ait pas de compromis. Il fallait, même si nous allions avoir des heurts sur le travail, que le spectacle en sorte gagnant. C’est ce qui a été fait. » Habitué aux coréalisations, Majdi Bou Matar emmène sur ce radeau une actrice syrienne établie au Canada, Nada Homsi, et un designer pour l’éclairage et la déco. En plus de sa propre expérience et de son esthétique différente, après douze ans de travail au Canada qui s’ajoutent à ses années d’apprentissage au Liban auprès de Roger Assaf et Siham Nasser.

Le spectacle naît après huit semaines de répétitions, d’improvisations, les comédiens et comédiennes apportant leurs dialogues, leur vécu tout autant que les auteurs et metteurs en scène. Comme un laboratoire où les barrières du langage tombent l’une après l’autre. « Nous sommes les enfants de Ezzeddine Gannoun, dans sa méthodologie », affirment les deux metteurs en scène.

Le sujet des harraga est-il éculé, dépassé ou trop médiatisé ? Certainement pas, car ce radeau-là n’est pas celui de la Méduse, un portrait de gens désespérés qui s’est figé dans l’histoire. « Qui sont ces gens-là ? Qu’ont-ils dans leur tête? Dans leur cœur ? Ce radeau qui emporte huit personnages dont le Rayess est un sujet universel. Chacun de nous pourrait se projeter dans cette histoire. Ces acteurs et actrices, des Béninois, des Tunisiens, des Libanais, représentent l’espoir ou le désenchantement de quiconque voudrait prendre le large au prix de sa vie ou de la vie de ses enfants. Qui n’a jamais pensé se jeter à l’eau ? » se demandent Gannoun et Bou Matar.

Ce radeau va voguer durant une heure au gré des désirs, des douleurs et du désespoir/espoir de ces âmes perdues. Vers un là-bas flou mais peut-être porteur d’espoir. Cette traversée périlleuse, où s’entrechoquent les drames et les illusions de chacun de ces immigrés, rassemblés tous sur ce trampoline qui bouge et qui remue les tripes avec le balancement des vagues, les deux metteurs en scène l’ont aussi faite. Ils ont entrepris cette aventure humaine qui dure depuis quatre ans et qui a récolté de multiples récompenses dans divers festivals, dont le prix du meilleur texte dramatique à la deuxième édition du Festival international du théâtre à Charm el-Cheikh (Égypte), ainsi que le prix de la meilleure actrice second rôle pour Soufia Moussa.

Rendez-vous donc ce soir au Tournesol, à 21 heures, pour une première représentation au pays du Cèdre. C’est l’excitation qui se mêle à l’appréhension pour Majdi Bou Matar. « Comment cette performance sera-t-elle accueillie par les Libanais, eux qui m’ont vu grandir et réaliser mes rêves de metteur en scène ? se demande-t-il. Tandis que Cyrine Gannoun se dit ravie de ramener la pièce dans le pays d’origine de son coéquipier. » Surtout ce récit humain qui nous intéresse à nous tous et nous touche en plein cœur.

*En arabe, sous-titré en anglais et en français.


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