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Israël

Comment Netanyahu s’est fait piéger par Lieberman

Le Premier ministre israélien a essuyé, la semaine dernière, un des échecs les plus importants de sa carrière en ne parvenant pas à former un gouvernement durant le temps imparti. Le coup est venu de sa droite.

Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a annoncé de nouvelles élections législatives pour septembre prochain. Ronen Zvulun/AFP/POOL

Dans une vidéo publiée vendredi dernier sur son compte Twitter, Benjamin Netanyahu est apparu une feuille A4 à la main, reproduisant un graphique attestant du déclin électoral d’Avigdor Lieberman, l’homme que le Likoud tient désormais comme primo-responsable de son échec à former un gouvernement. « 15 mandats (de député) en 2009, après ça il descend à 10 mandats et après 6 et aux dernières élections seulement 5 mandats », explique le Premier ministre israélien en faisant glisser son doigt sur la courbe. « S’il continue comme ça, il tombera en-dessous du seuil (nombre de sièges minimal pour entrer à la Knesset) et disparaîtra. Il sortira tout simplement », souffle M. Netanyahu en prolongeant sa trajectoire imaginaire en dehors de la feuille.

Benjamin Netanyahu n’exagère pas lorsqu’il affirme que son ex-ministre de la Défense, à la tête d’un petit parti nationaliste, Israël Beitenou, veut du haut de ses 5 députés abattre l’indéboulonnable Premier ministre israélien. M. Lieberman est peut-être insignifiant, mais il n’a pas triché avec les règles du jeu. Le mode de scrutin proportionnel lui permet de jouer dans la cour des grands. Pour reprendre l’image du journaliste du Maariv Meir Uziel, certains partis ont beau peser un shekel, « s’ils sont le seul shekel qui manque pour la finalisation de l’accord (de coalition), ils se comportent comme si leur shekel valait un million de dollars ». Moins que l’arrivisme de Lieberman, c’est l’échec du Premier ministre à esquiver le coup qui a surpris. Benjamin Netanyahu avait la réputation de toujours retomber sur ses pattes. Sa tentative avortée de former un gouvernement avant l’échéance a terni la légende. La plupart des commentateurs israéliens estiment que Lieberman a surpris « Bibi » dans son angle mort et que le Premier ministre s’est laissé gagner par l’euphorie des résultats du scrutin du 19 avril. Comme c’est souvent le cas, on s’aperçoit a posteriori que toutes les cartes étaient pourtant réunies : le calendrier judiciaire, le fait que toute concurrence à Benjamin Netanyahu ne peut venir que de la droite, qu’Avigdor Lieberman ronge son frein depuis longtemps et que cela crevait les yeux.


(Pour mémoire : L’histoire arabe de Benjamin Netanyahu)


La conscription des ultra-orthodoxes
Mais il y a d’abord un vieux dossier jamais classé, la conscription des ultra-orthodoxes dans l’armée, sur lequel ont déjà vacillé bon nombre de coalitions de droite comme de gauche. Pour qui veut déclencher une crise politique susceptible de rebattre les cartes, c’est le prétexte favori.

Petit retour sur l’histoire récente de ce dossier. Début juillet 2018, la Knesset vote en première lecture un projet de loi visant à réformer le régime particulier dont bénéficient les étudiants des Yeshiva (écoles talmudiques), dispensés d’effectuer leur service militaire. Pour différentes raisons, les ultra-orthodoxes refusent de servir dans l’armée, ce qui est ressenti comme une injustice par le reste de la population.

Le « partage du fardeau » est un débat récurrent en Israël. Chaque époque a fourni à la scène politique son défenseur de l’égalité devant la conscription. Feu Tommy Lapid, à la tête du parti centriste et laïc Shinouï au début des années 2000, a été l’un des pionniers de cette croisade laïque. En 2018, c’est le fils de « Bibi », Yaïr, qui donne la réplique à Yakov Litzmann, à la tête du parti orthodoxe Agoudat Israël. Les deux hommes donnent de la voix, des députés orthodoxes quittent la salle au milieu des débats avant de revenir pour voter contre le texte, qui prévoit dans les grandes lignes des quotas modiques de conscrits par Yeshiva. Au vu des événements ultérieurs, un homme manque à l’appel : Avigdor Lieberman.

Onze mois plus tard, lors de cette journée cruciale du 29 mai 2019, le leader d’Israël Beitenou posera comme condition à sa participation au gouvernement la garantie du vote définitif de la loi dans l’accord de coalition. Autrement dit, le Premier ministre sortant devra choisir entre lui et le lot de deux partis ultra-orthodoxes, abandonner 11 jetons pour en récupérer 5.

Les comptes-rendus de la presse consécutifs au vote de la loi en première lecture recueillent les réactions de quelques députés-clés directement à la sortie de l’hémicycle. La seule trace de M. Lieberman est un tweet laconique où il estime que la Knesset a « assumé sa responsabilité ».

Dans une lettre ouverte parue la semaine dernière dans les colonnes du journal HaModia, Menahem Gasheid, une « éminence grise » du Judaïsme Unifié de la Torah, une coalition de deux partis ultra-orthodoxes, affirme qu’Avigdor Lieberman aurait « disparu » de l’Assemblée au moment du vote. « Est-ce qu’une loi qui, selon toi, est devenue un symbole, méritait d’être représentée devant la Knesset par ton ministre délégué ? (…) Pourquoi n’as-tu pas pris la peine de venir sur l’estrade et expliquer (ton combat) ? » s’interroge M. Gasheid. « Tu savais, cette même nuit, que quelques mois après la première lecture, il y aurait les élections municipales à Jérusalem. Et que, cinq ans auparavant, tu avais échoué lamentablement. Tu savais que ta seule chance de gagner était d’acquérir le soutien des factions ultra-orthodoxes ou d’une partie d’entre elles. »


Les élections de Jérusalem
Les intrigues de M. Lieberman pour faire élire son homme, Moshe Lion, à la mairie de Jérusalem fin octobre 2018 rappellent en miroir le piège qui s’est refermé sur Netanyahu la semaine dernière. Les partis ultra-orthodoxes sont des partenaires indispensables pour réussir à former une coalition gouvernementale. Leurs cadres sont liés aux décrets de rabbins qui imposent certaines lignes rouges non négociables à la vitrine politique. À Jérusalem, ces « éminences grises » sont un détour recommandé pour gagner son ticket à la mairie.

Avigdor Lieberman s’est plié aux règles du jeu et a fait la « tournée des rabbins » pour que Moshe Lion puisse acquérir le soutien décisif d’une partie d’entre eux. C’est une fois libéré de ses fonctions de ministre de la Défense qu’Avigdor Lieberman recommence à plaider la laïcité avec son entrain habituel. Il démissionne 15 jours après la victoire de Moshe Lion aux municipales, pour protester contre la conclusion d’un cessez-le-feu avec le Hamas, « une capitulation face au terrorisme ». Il prend ainsi M. Netanyahu à revers sur sa droite, probablement pour se positionner en prévision du scrutin national.

Le message de son parti, Israël Beitenou, se clarifie en deux mots : nationalisme et laïcité. M. Lieberman est a priori bien placé pour incarner la cause. Son électorat traditionnel est composé de la première génération d’immigrants venus des pays d’ex-Union soviétique. Les « Russes » d’Israël ont un rapport beaucoup plus distancié à la religion que la moyenne des Israéliens. Une partie d’entre eux ne sont d’ailleurs pas reconnus comme juifs par le rabbinat. Mais ils jouissent également d’un préjugé positif au sein de la société. Si beaucoup d’entre eux ont subi un déclassement en émigrant, ils n’ont « pas bronché ». L’image est typiquement celle du Russe qui était pianiste professionnel en Russie et qui est devenu balayeur ou agent de sécurité en Israël (M. Lieberman est lui-même un ancien videur de boîte de nuit). « Le Russe travaille dur, paie ses impôts et risque sa vie à l’armée »: cette réputation d’exemplarité les opposent donc en tout point au cliché de l’ultra-orthodoxe « improductif » qui exige toujours plus d’allocations sans rien donner en retour.


(Lire aussi : Netanyahu goûte à l'échec, son avenir à nouveau en jeu dans les urnes)

Le vote des Russes
Toutefois, la recette alliant nationalisme et laïcité n’a pas fait de miracle aux élections d’avril 2019. Israël Beitenou est une formation sur le déclin. Les “Russes” de la seconde génération nés en Israël ont moins tendance à faire un « vote tribal » que leurs aînés et se tournent davantage vers les partis traditionnels comme le Likoud. Avigdor Lieberman a donc fait un score historiquement bas en ne remportant que 5 sièges. Mais ces 5 députés étaient tout ce qui manquait à Benjamin Netanyahu pour renouveler son mandat à la tête du gouvernement et battre le record de longévité de David Ben Gourion.

Lors de cette journée fatidique du 29 mai, le Premier ministre sortant a tout tenté pour éviter qu’un petit caillou ne fasse de gros dégâts, allant jusqu’à proposer au Parti travailliste de rejoindre la coalition. Un membre de l’équipe du Likoud chargé des tractations, Miki Zohar, a affirmé par la suite que ce faux-semblant de compromission avec les « gauchistes » visait, en fait, à faire pression sur Lieberman. Tous les stratagèmes épuisés, la 21e Knesset s’est autodissoute mercredi dernier à minuit.

Le calendrier judiciaire a offert à M. Lieberman une fenêtre de tir idéale. Les élections de la deuxième chance sont fixées au 17 septembre prochain. À supposer que le Likoud arrive une nouvelle fois en tête, Benjamin Netanyahu devra avoir formé un gouvernement début novembre. C’est un mois après son audition par la justice pour corruption. Le Premier ministre était en train de s’aménager une issue de secours face au couperet judiciaire, sous la forme d’un projet de loi lui garantissant l’immunité en cas d’inculpation, mais son plan s’est effondré le 29 mai. Il n’y a désormais plus de Knesset pour voter ladite loi avant l’échéance judiciaire, à moins que cette dernière ne soit reportée. La mort politique de Benjamin Netanyahu a été prophétisée plusieurs fois par le passé. Mais certains observateurs israéliens sentent que cette fois-ci est la bonne. « Il n’y aura pas de renforcement (électoral), pas d’immunité, il y aura un acte d’accusation et il appartiendra à l’histoire », écrit par exemple Yossi Verter dans le Haaretz. « Il est douteux que quelqu’un parmi des partenaires “naturels” acceptera de signer un accord de coalition avec un agonisant politique ».

Au bout du compte, il est en effet difficile d’imaginer comment sa bonne étoile légendaire le sauvera face à une justice qui a déjà envoyé plusieurs ex-ministres derrière les barreaux. Pour des faits comparables de corruption, la carrière d’Ehud Olmert s’est terminée, le 15 février 2016, derrière les barreaux de la prison de Maasiyahu.


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