Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole - Rony Otayek

Lettre à Wibi

Chère Wibi,

Je t’écris cette lettre en espérant que tu pourras la lire là où tu es. Tu as en effet décidé de partir, de quitter cette vie il y a quelques jours en te suicidant par pendaison. Tu étais une « employée de maison », comme disent les journaux ; une sanaa pour le commun des Libanais ; une « bonne » ou « bonniche » pour ceux qui préfèrent sa version française. Tu es née en Ethiopie, pays que tu as quitté en quête d’une vie meilleure. Qui pourrait te le reprocher ? Tu es donc venue au Liban, sans doute appâtée par une agence quelconque qui t’a fait miroiter monts et merveilles. Tu n’y croyais pas, mais tu n’avais pas le choix. Il fallait bien aider ta famille à vivre. Avais-tu entendu parler de la kafala, ce dispositif juridique qui sert à justifier légalement l’esclavage moderne auquel sont soumis tes frères et sœurs qui choisissent, faute de mieux, de suivre la même voie que toi ? Peut-être. Mais avais-tu le choix ? Chère Wibi, on dit que tu étais « bien traitée » par tes patrons. Je veux bien le croire. Mais pour une « employée de maison » « bien traitée », combien sont-elles, tes sœurs, à subir, quotidiennement, dans le secret bien gardé des maisons dont il leur est interdit de sortir, humiliations, violences, abus sexuels, horaires de travail dégradants, caprices du petit dernier auquel tout est permis ? Est-ce un hasard ou la fatalité si pas une semaine ne passe sans que ne soit rapporté le suicide d’une de tes sœurs ? Ils ont bon dos, le hasard et la fatalité. Que pèsent-ils, l’un et l’autre, face à l’inhumanité de cette société qui a égaré tous ses repères moraux, à l’inaction des dits « pouvoirs publics », aux dossiers classés « sans suite » par les forces de l’ordre, à la rapacité des réseaux mafieux qui organisent le trafic d’êtres humains, à celle des nombreux « intermédiaires » qui se nourrissent de cette pauvre chair humaine que vous êtes pour eux, tes sœurs et toi ?

Chère Wibi, il se dit que le gouvernement a décidé de mieux réglementer le travail des « employés de maison ». Mais ce n’est pas parce qu’on lui donne un cadre juridique que l’esclavage cesse d’être esclavage. Il en faudrait beaucoup plus pour que cesse enfin ce commerce indigne qui avilit notre société davantage qu’il n’avilit ses esclaves modernes. Je ne sais pas ce que donnera ce « nouveau contrat de travail plus respectueux des droits des employées de maison étrangères » qu’on vous promet à tes sœurs et toi. Connaissant ce pays et ses mœurs politiques, sans doute pas grand-chose. Alors, ceux qui veulent vous déshumaniser en vous traitant pire que des animaux pourront continuer à le faire impunément. Pour eux, votre mort n’est pas de celles que l’on pleure.

C’est pourquoi, chère Wibi, je voudrais te demander pardon. Pardon pour ce qu’on t’a fait subir. Pardon pour ceux qui t’ont poussée à commettre le geste ultime. Je demande pardon aussi à toutes tes sœurs, celles qui ont choisi ta voie et celles qui, hélas, le feront un jour. Je leur demande pardon en mon nom et au nom de leurs bourreaux, car ceux-là ne le feront pas. Ils t’ont volé ta vie et tes rêves. Ils t’ont enfermée dans une cage. Ils t’ont même confisqué ton passeport, croyant ainsi te couper les ailes. Mais ils n’ont pas pu t’empêcher de choisir ta mort. Elle est ta victoire. Maintenant, tu es libre.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Chère Wibi,Je t’écris cette lettre en espérant que tu pourras la lire là où tu es. Tu as en effet décidé de partir, de quitter cette vie il y a quelques jours en te suicidant par pendaison. Tu étais une « employée de maison », comme disent les journaux ; une sanaa pour le commun des Libanais ; une « bonne » ou « bonniche » pour ceux qui préfèrent sa version française. Tu es née en Ethiopie, pays que tu as quitté en quête d’une vie meilleure. Qui pourrait te le reprocher ? Tu es donc venue au Liban, sans doute appâtée par une agence quelconque qui t’a fait miroiter monts et merveilles. Tu n’y croyais pas, mais tu n’avais pas le choix. Il fallait bien aider ta famille à vivre. Avais-tu entendu parler de la kafala, ce dispositif juridique qui sert à justifier légalement...
commentaires (1)

Sincères respects à subi et toutes ses soeurs et frères au Liban et partout dans les pays arabes! Et nos excuses aussi!

Wlek Sanferlou

02 h 31, le 30 mai 2019

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Sincères respects à subi et toutes ses soeurs et frères au Liban et partout dans les pays arabes! Et nos excuses aussi!

    Wlek Sanferlou

    02 h 31, le 30 mai 2019

Retour en haut