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Moyen Orient et Monde

« Qui va payer les soins de Hassoun ? Daech ou la Coalition ? »

Reportage

Plus d’un an et demi après la chute de Raqqa, la ville est aujourd’hui encore complètement défigurée. Les 30 000 tirs d’artillerie et des dizaines de milliers de raids aériens n’ont pas seulement détruit des immeubles, mais aussi des vies. Mais alors que des dizaines de pelleteuses déblaient les gravats, une seule structure locale s’occupe des petits blessés de guerre.

25/05/2019

Mazen s’est grièvement cassé la jambe en février dernier dans l’explosion d’une mine. Depuis, ce petit garçon de quatre ans a une longue cicatrice sur la cuisse et le genou enflé. Il marche avec difficulté et a besoin d’aide pour se lever ou s’asseoir. Plusieurs fois par semaine, sa mère l’accompagne dans l’unique centre de soins où sont dispensées des séances de physiothérapie et de rééducation. Pendant des heures, patiemment, le docteur Ali appuie sur sa jambe et la masse. Au fur et à mesure des séances, Mazen récupère de la flexion, la douleur s’apaise.

Depuis neuf mois, l’ONG Hope Makers Organisation est la seule à venir ainsi en aide aux enfants blessés de Raqqa. Aujourd’hui, déjà, 41 enfants ont pu être appareillés, 10 ont subi des opérations chirurgicales. « Malheureusement, nous ne sommes pas assez nombreux pour prendre en charge les milliers d’enfants traumatisés par cette guerre. Et chaque semaine, de nouveaux enfants sont blessés par les mines laissées par l’État islamique. Nous n’avons pas assez de matériel technique. Il faut vraiment des appareillages plus modernes pour ces enfants », explique Mahmoud el-Hadi, co-directeur du centre. Il nous emmène chez Hassoun, un petit garçon amputé après le bombardement de son immeuble par un raid de la coalition internationale en octobre 2017. 17 membres de sa famille sont morts, dont ses parents, ses frères et ses sœurs. Il n’avait alors que quelques mois. Après une dizaine d’opérations chirurgicales, les médecins ont réussi à sauver une partie de sa jambe gauche, mais à bientôt deux ans, l’enfant ne peut toujours pas marcher seul. Selon l’ONG Amnesty International, près de 30 000 logements ont été complètement détruits et 25 000 l’ont été partiellement dans la bataille de Raqqa. Des secouristes équipés d’un matériel rudimentaire ont déterré jusqu’à présent 2 500 corps. « Pourquoi ont-ils visé l’immeuble de mon frère ? Qui leur a donné cette position comme étant celle d’une base ennemie ? Je n’ai plus confiance en personne, ce sont tous des menteurs. Personne ne pense à notre avenir, ni la Coalition, ni les Forces démocratiques syriennes (alliance de Kurdes et d’Arabes à la tête de l’offensive militaire). Ils nous ont tous abandonnés. Qui va payer les soins de Hassoun ? Daech, la Coalition ? » s’énerve Hussein, l’oncle de Hassoun. « Ce n’était pas des jihadistes, ni des combattants, juste des civils qui tentaient de survivre dans leur maison. » L’homme ne décolère pas. Il remonte le pantalon de Hassoun et découvre la prothèse de jambe de l’enfant. Une toute petite prothèse qu’il faudra bientôt changer, à mesure que Hassoun grandit. « Il faut changer son appareillage tous les deux ans et probablement le réopérer. Nous n’avons pas les moyens de lui fournir une telle aide, pourtant indispensable. Quel va être l’avenir pour cet enfant ? Il ne peut pas se déplacer tout seul ni être indépendant », s’inquiète encore Mahmoud el-Hadi.



(Lire aussi : Les arts exhumés à Raqqa, "ex-capitale" de l'EI en Syrie)



« Je ne veux pas devenir champion du monde »
Petit à petit, la vie reprend son cours à Raqqa. Les commerces rouvrent et même quelques écoles. L’une d’elles, à l’écart du centre-ville, accueille plusieurs enfants handicapés. Chaque jour, un van vient les chercher devant leur maison et les dépose devant leur école. Omar a 9 ans et fait partie des enfants soignés par Hope Makers Organisation. Grâce à l’ONG, Omar a pu retourner en classe. En 2018, il a perdu sa jambe dans l’explosion d’une mine laissée par l’EI alors qu’il jouait dans les décombres. « Je jouais avec mes copains, je n’ai pas fait attention où je mettais les pieds. Le choc a été terrible. Quand je me suis réveillé, j’étais à l’hôpital, ma jambe avait été amputée au niveau du genou. »



(Pour mémoire : Un mois après la défaite de l'EI en Syrie, les défis abondent)



Selon l’ONU, depuis la libération de la ville, en octobre 2017, entre 20 et 25 mines explosent à Raqqa chaque semaine. Toutes ne sont pas mortelles. Les victimes sont majoritairement des enfants, du fait qu’ils jouent souvent dehors, dans les zones à risques non déminées. Après plusieurs opérations chirurgicales, les blessures se sont cicatrisées et la prothèse a pu être posée. « C’est un des meilleurs élèves de sa classe. On sent qu’il a à cœur de rattraper le temps perdu », raconte un de ses professeurs, Houssam. Après la journée de cours, il participe à un atelier de danse avec d’autres enfants. Dans quelques jours, ils présenteront leur spectacle de fin d’année, le trac commence à monter. Derrière lui, deux jeunes filles, plus timides, sourient. Elles aussi ont été amputées après avoir marché sur une mine cachée dans les gravats d’un appartement voisin du leur. Le professeur monte sur scène et prend la main des enfants pour chanter ensemble. « Omar ne renonce jamais à quoi que ce soit à cause de son handicap, il danse, il chante comme les autres sur scène. C’est devenu un exemple et un moteur pour tous les autres enfants souffrant de handicap physique », explique-t-il encore. Pendant qu’il parle, les enfants sont sortis jouer dehors. Omar attrape un ballon et commence à jouer au football avec d’autres. « Je ne veux pas devenir champion du monde », raconte-t-il dans un grand éclat de rire, « mais j’ai besoin de faire travailler ma jambe le plus possible, afin qu’un jour je puisse remarcher normalement. » Impossible d’évaluer le nombre d’enfants handicapés après la bataille de Raqqa. Chaque semaine, de nouveaux blessés viennent s’ajouter à ce décompte terrible. Et l’ONG Hope Makers Organisation est loin de pouvoir tous les prendre en charge. Mais comment reconstruire une ville quand ses enfants peuvent à peine se lever ?


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