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Nos lecteurs ont la parole - Par Fady Bustros

Au travail ?

Partout au Liban, quotidiennement, un groupe d’Égyptiens ou de Srilankais s’affairent à servir les automobilistes dans une station d’essence. À côté du four à pain ou manakiche, ce sont des Syriens qui opèrent dans la chaleur. Des Indiens ou des Bangladais affectés aux camions à benne sillonnant nos régions pour la collecte des ordures ménagères. Des dizaines de Syriens dans des tranchées ou aux commandes d’équipements sur un chantier de travaux publics. Des usines, ateliers ou municipalités qui emploient une main-d’œuvre étrangère. Des sociétés où l’on retrouve des préposés au nettoyage ou manutentionnaires de nationalités indienne, philippine ou srilankaise. Des livreurs étrangers employés par des enseignes de restauration ou distributeurs d’articles électroménagers. Des concierges d’immeubles, préposés aux parkings, aides-garagistes, tôliers, aides-coiffeurs et peintres en bâtiment de nationalités diverses, sans oublier le plombier ou menuisier qui débarque avec des aides étrangers et, pour clôturer cette illustration, un agriculteur se plaignant à la télévision de ne pouvoir payer, en raison du non-respect du calendrier des importations agricoles, la quinzaine de journaliers syriens groupés autour de lui.

Respect et admiration pour ces travailleurs ne doivent pas nous empêcher de regarder de plus près les conséquences de cette situation.

Pourquoi chez nous et pas en Europe ou dans d’autres États du tiers-monde? On voit bien des Britanniques sur les camions à ordures londoniens, des Suédois servir dans les stations d’essence de Stockholm, des Grecs affectés au nettoyage des installations balnéaires du Pirée et des Belges opérant sur les chantiers municipaux de Bruxelles.

Plus loin que l’impact sur la distribution de notre PIB de ces milliers de salaires qui ne sont pas réinjectés dans notre circuit économique et sans vouloir remettre en question les règlements autorisant l’emploi de journaliers étrangers dans les secteurs du bâtiment et de l’agriculture ou régissant l’emploi de personnel domestique chez les particuliers, il est des questions qui méritent d’être posées.

Sommes-nous un pays riche, sans dette et avec une balance des comptes courants excédentaire ? Notre revenu par habitant est-il semblable à celui du Qatar, de Singapour ou de la Norvège? Sommes-nous devenus paresseux au point de préférer un revenu zéro à un salaire modique alors que tous nos indicateurs économiques sont dans le rouge et qu’une grande partie de la population est désœuvrée ? Qu’est-ce qui a changé depuis les années 70 rendant le travail manuel méprisable ? Pourquoi la grande majorité de nos concitoyens aspire à consommer ou entreprendre mais rechigne à certaines formes d’emploi ? Comment allons-nous pouvoir équitablement bénéficier des produits induits par CEDRE, principalement articulés autour de grands travaux d’infrastructure, et éviter que seuls les cabinets d’études, ingénieurs, avocats et actionnaires d’entreprises de travaux publics en soient les bénéficiaires ?

Les réponses à ces questions ne sont pas toutes apparentes, parce qu’elles comportent des éléments matériels, psychologiques et sociaux, mais il est important de prendre conscience de cette crise qui affecte notre population active et qui va priver des tranches importantes du tissu social de tout succès lié au vaste chantier de reformes et travaux dont l’objectif ultime est de favoriser croissance et plein emploi de manière équilibrée.

Une amélioration est possible par une stricte application de la loi régissant le travail des étrangers avec une coordination permanente entre le ministère du Travail, les services des ministères de l’Intérieur, de l’Industrie et du Commerce, et de l’Agriculture. On entend dire que cette option est en préparation.

Mais plus encore, il paraît urgent de mettre en place un chantier permanent (associant ministères de l’Information, de l’Éducation et des Finances) dont le but serait de revaloriser la notion de travail manuel, à l’instar d’initiatives mises en place dans les années 80 dans divers pays européens.

Au ministère de l’Information, le soin de mettre en place des campagnes populaires, et intelligemment conçues, visant à redorer l’image du travail manuel auprès de la population. Au ministère de l’Éducation le soin d’améliorer la qualité et l’accès à l’enseignement dans les écoles techniques reparties sur le territoire et au ministère des Finances de créer des incitations fiscales pour une catégorie de métiers et en deçà d’un plafond salarial donné, dans le but de réduire le coût des employeurs lors du recrutement de Libanais.

Nous avons tout à gagner à la mise en œuvre concomitante de ces mesures; moins de chômeurs, un revenu mieux distribué au sein des couches sociales, une relance de la consommation interne qui profitera à tous les secteurs économiques, moins d’exode rural et très probablement des départs, par voie naturelle, de réfugiés syriens en raison de la raréfaction de l’offre au travail dont ils étaient exclusivement preneurs.

Il est aussi possible d’espérer que cette meilleure distribution du revenu empêche l’élargissement d’une classe de laissés-pour-compte qui ira s’agrandissant si elle devait être privée des succès escomptés par les politiques que nos gouvernants essaient de mettre en œuvre; ce serait désamorcer une explosion sociale qui pourrait survenir au moment où les politiques de développement commenceraient à porter leurs fruits.

Il sera admirable le jour où l’on verra la majorité de nos compatriotes affairés, suant parfois à l’exercice d’un métier de base, dotés d’une couverture sociale avec un salaire parfois modique mais infiniment supérieur au présent plancher zéro.

Fady BUSTROS

Activiste de la société civile

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Partout au Liban, quotidiennement, un groupe d’Égyptiens ou de Srilankais s’affairent à servir les automobilistes dans une station d’essence. À côté du four à pain ou manakiche, ce sont des Syriens qui opèrent dans la chaleur. Des Indiens ou des Bangladais affectés aux camions à benne sillonnant nos régions pour la collecte des ordures ménagères. Des dizaines de Syriens dans des tranchées ou aux commandes d’équipements sur un chantier de travaux publics. Des usines, ateliers ou municipalités qui emploient une main-d’œuvre étrangère. Des sociétés où l’on retrouve des préposés au nettoyage ou manutentionnaires de nationalités indienne, philippine ou srilankaise. Des livreurs étrangers employés par des enseignes de restauration ou distributeurs d’articles électroménagers. Des concierges...
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