L'éditorial de Issa GORAIEB

Ça passe ou ça casse

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
20/03/2019

La rue est l’agora de fortune des mécontents, et plus généralement de ceux qui n’ont d’autre moyen de faire entendre leur voix que de se rassembler sur la voie publique. Cette forme particulière du droit d’opinion et d’expression est garantie par les conventions internationales et cautionnée par l’ONU, même si elle est l’objet de restrictions variant selon les pays signataires. Mais qu’en est-il quand ce sont les contestataires eux-mêmes qui font l’actualité internationale en donnant à voir, comme en ce moment, trois lectures fort différentes de la manif, mode d’emploi ?


Patrie des droits de l’homme et des libertés publiques, la France se débat depuis quatre mois déjà dans la crise des gilets jaunes. Ni le mouvement ne s’est essoufflé, contrairement à certains pronostics, ni le pouvoir n’est parvenu à l’amener à une négociation dans le calme. Ni l’un ni l’autre non plus, et là réside le drame, n’ont su tirer toutes les leçons d’une aussi ruineuse confrontation, dont l’épisode le plus récent était le saccage, samedi dernier, de l’avenue des Champs-Élysées, aggravé de vicieuses attaques frontales contre les forces de l’ordre.


Le Premier ministre Édouard Philippe a bien reconnu lundi que des dysfonctionnements avaient perturbé la stratégie de maintien de l’ordre ; jouant la fermeté, il annonçait en outre le limogeage du préfet de police de Paris et l’interdiction de manifester dans les quartiers les plus sensibles, à chaque fois que cela sera nécessaire. Mais pas plus que l’exécutif français n’a convaincu l’opposition, de droite comme de gauche, il n’en a vraiment imposé aux gilets jaunes ; si bien que la crise menace de plomber pour longtemps encore le quinquennat d’Emmanuel Macron, à peine aboutie sa fulgurante ascension. Le grand débat qu’anime en personne le président risque en effet de céder la place à un autre, à caractère policier cette fois, et non plus socio-économique. Dans un climat passablement insurrectionnel, c’est en effet des devoirs et prérogatives attachés à la charge du maintien de l’ordre public, comme des limites et dérives de ce pouvoir, que l’on est parti pour discuter en priorité.


Il reste que l’horizon n’est pas plus prometteur pour une contestation pourtant unique en son genre, puisque tout comme le phénomène Macron, elle avait transcendé – et même marginalisé – partis politiques et syndicats pour s’affirmer et faire tache d’huile. Puis vint la malédiction des casseurs, qui se sont acharnés à dévoyer et dénaturer des revendications légitimes, à transformer en émeutes des défilés pacifiques. En incendiant des fonds de commerce, les radicaux ne font pas toutefois que se tirer dans le pied, mettant ainsi en péril le cycle économique et les opportunités d’emploi ; ce qu’ils cassent surtout, c’est la cause qu’ils prétendent défendre.

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Parlant de bonnes causes dignes d’être soutenues, il est réconfortant de constater, en revanche, l’énorme adhésion qu’a enregistrée il y a moins d’une semaine, dans le vaste monde, l’appel à la mobilisation des générations nouvelles pour une planète plus saine, plus vivable et viable ; pour la France, puisqu’il en est question, c’était là l’occasion d’ajouter une jolie note de vert à un maussade panorama dominé par le jaune.


Cette initiative, on la doit, comme on sait, à l’adolescente suédoise Greta Thunberg qui, depuis des mois, observe tous les vendredis, devant le Parlement, à Stockholm, une grève de l’école pour le climat. Grâce à elle, c’est un saisissant rappel à l’ordre qu’adressent aux adultes insouciants, ou trop lents à la détente, des millions d’enfants déjà inquiets pour leurs enfants…

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La Tunisie de 2010, ce n’était pas exactement la Suède. Il y avait fallu rien moins que le suicide d’un vendeur ambulant s’immolant par le feu pour déclencher un soulèvement populaire qui allait rapidement renverser la dictature corrompue en place, avant d’initier une cascade de printemps arabes. Ce n’est pas seulement contre un pouvoir autoritaire que s’insurgent courageusement aujourd’hui, après un long hiver, les Algériens : c’est aussi et surtout contre la pérennisation, la calcification, la momification d’une présidence installée en 1999, aux facultés atteintes par la maladie, et qui ne va plus que sur un fauteuil roulant, mais qui ne se résigne pas encore à décrocher et multiplie les manœuvres dilatoires.


Elle non plus, l’Algérie, n’est pas la Suède. Et si cette révolte force l’admiration, c’est aussi par son caractère extraordinairement pacifique. Belle leçon, administrée par un peuple qui se veut celui du million de martyrs de l’indépendance. Qui a vécu en outre des années de guerre civile. Et qui a amplement mérité un printemps enfin à portée de voix.


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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