Jadis repaire des amoureux de musique, le café Oum Kalsoum à Bagdad se meurt dans l’indifférence. Le café n’est désormais plus fréquenté que par de vieux messieurs et ne fait le plein que le samedi, quand ces retraités nostalgiques affluent en ce jour de fréquentation traditionnelle des cafés. Sabah Arar/AFP
Jadis repaire des amoureux de musique, le café Oum Kalsoum à Bagdad, du nom de la grande diva arabe, se meurt dans l’indifférence, tout comme les théâtres et autres lieux de culture sur la mythique rue Rachid de la capitale irakienne.
Le café n’est désormais plus fréquenté que par de vieux messieurs qui viennent siroter un thé ou jouer au taoulé (équivalent du backgammon) sous des portraits du dernier roi d’Irak, Fayçal, renversé en 1958. Il ne fait le plein que le samedi, quand ces retraités nostalgiques affluent en ce jour de fréquentation traditionnelle des cafés. Tareq Jamila, 70 ans, est l’un d’eux. Quand il a commencé à venir au café Oum Kalsoum en 1970, explique-t-il, de nombreux jeunes y passaient « des heures » à écouter la diva égyptienne, égérie du panarabisme. « C’était une routine quotidienne de venir ici. On y a vécu des moments magnifiques », se souvient aussi Abou Haydar, un militaire à la retraite. Le café était alors si bondé que les clients – des écrivains, des hommes allant ou revenant du travail, des gens cherchant le réconfort dans la musique – devaient jouer des coudes pour alpaguer un serveur. Aujourd’hui, malgré la décrépitude avancée du lieu, Abou Haydar continue fidèlement à s’y rendre. « Nous n’avons plus que ce café pour faire revivre nos souvenirs », explique-t-il.
Avec ses compatriotes, Abou Haydar a vu son pays basculer dans l’insécurité en 2003 avec l’invasion emmenée par les États-Unis qui a renversé Saddam Hussein. Sur ce point, les nostalgiques du dictateur déchu et les anciens opposants sont d’accord : depuis cette date, l’Irak n’a jamais plus été le même. Les conflits se sont succédé, l’ordre ancien a été bouleversé, et avec lui les habitudes de tous. C’est à partir de ce moment-là que la rue Rachid, considérée jusque-là comme les Champs-Élysées de Bagdad et haut lieu de la vie artistique, a été fermée à la circulation. Le cabaret où Oum Kalsoum s’était produite en 1932 a été transformé en magasin d’antiquités.
Cinéma fermé
Un peu plus au sud dans la ville, le théâtre Mekki Awwad n’est plus que l’ombre de lui-même : les sièges en bois sont recouverts d’une épaisse couche de poussière alors que des gravats encombrent la scène. L’un des premiers cinémas de Bagdad, le mythique al-Zawra, qui, comme tous les autres lieux de culture, avait payé un lourd tribut à une douzaine d’années d’embargo international, s’est, lui, résolu à fermer. Aujourd’hui, on y vend des appareils électriques et des outils de bricolage. Un peu plus loin, sur la rue Abou Nawwas, la corniche qui longe le Tigre, les galeries d’art ont baissé leurs rideaux de fer les unes après les autres.
Dans une tentative de redonner vie à la rue Rachid, les autorités ont enlevé il y a quelques jours les blocs de béton qui empêchaient d’y accéder. Le Premier ministre Adel Abdel Mahdi a qualifié la rue de « mémoire de Bagdad », mais, même si cet axe tracé pendant la Première Guerre mondiale est désormais ouvert à la circulation, personne ne semble se préoccuper de ses richesses d’antan. Récemment, de jeunes artistes ont accroché dans la rue des photographies des jours anciens. Mais peu de passants y ont prêté attention, plus attirés par les échoppes vendant des bijoux en toc ou des baskets de contrefaçon.
Si le café Oum Kalsoum est passé à travers les tumultes de l’histoire, il offre une piètre figure. Son entrée traditionnelle faite de briques jaunes et de portes vitrées aux carreaux colorés « tombe en ruine », note Saïd al-Qaïssi, 65 ans. « Personne ne pense à le rénover ou à préserver cet endroit qui célèbre l’art », déplore ce retraité au physique imposant. Le propriétaire des lieux est d’ailleurs introuvable et s’en remet à de jeunes serveurs pour gérer la boutique. Malgré tout, Abou Haydar est resté fidèle. Enchaînant cigarette sur cigarette, il parle de son idole Oum Kalsoum, dont les photos ornent les murs du café. Il veut encore profiter de cet air suranné, comme si le temps n’avait pas eu de prise.
Il y a trois ans, le café al-Oustoura, un des surnoms de la diva égyptienne, a ouvert non loin de là. Là aussi, on peut écouter Oum Kalsoum, mais pour M. Qaïssi et ses amis, l’essentiel manque : les souvenirs associés au lieu.
Khalil JALIL/AFP


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