Tout comme la bêtise humaine, la médiocrité est l’expression voilée d’un malaise mental et le signe inquiétant d’une insatisfaction de l’être. Doublée du laisser-aller que nous constatons de nos jours, elle symbolise une forme de décadence qui empoisonne sournoisement nos comportements.
Dans le rythme de vie trépidante où le monde moderne nous a engagés, nous nous sentons pris, sans le vouloir, d’une angoisse existentielle qui nous interpelle de plus en plus. Comment l’être humain, doté d’esprit, censé porter en lui-même la quintessence de la vie, en est-il arrivé à ce niveau de désenchantement que traduit la médiocrité ambiante ? Après quatorze milliards d’années d’existence du cosmos, on se serait attendu à l’émergence du phénomène contraire, à savoir une « montée fulgurante de conscience »…
Or voilà que l’être intelligent nous apparaît aujourd’hui englué dans une stagnation jouissive et d’une platitude truffée d’abandons ! Les psychologues appellent cela « individualisme » et l’accusent d’être le moteur destructeur de notre système moral. Facile à dire ! Mais parfaitement vrai par ailleurs…
Aussi, en aborder l’analyse n’est-il pas une invitation à un bavardage savant ou même à de l’incohérence ? Toujours est-il que je m’en vais sauter le pas malgré mes maigres compétences en la matière.
Dans la légitime obsession à trouver le bonheur sur terre, l’homme a tâté de toutes les combinaisons culturelles, politiques et sociales possibles. Citons, pour mémoire, le clanisme primitif puis le souverainisme de droit divin, les sursauts révolutionnaires, donnant successivement naissance, au cours des siècles, au socialisme, au communisme, aux dictatures populistes avant de finir par le terrorisme à l’échelle mondiale. Toutes, formules avérées inopérantes en fin de course ! Si telles étaient, au fond, les visées optimistes des meneurs, il faut rappeler que « l’enfer, comme on dit, est pavé de bonnes intentions ». Et c’est précisément cela qui nous exaspère.
J’invite, en conséquence, le lecteur à me suivre et je l’engage à écarter les regrets stériles. D’une situation devenue lamentable, tirons plutôt des conclusions bienfaisantes et posons-nous, sans complexe, la question suivante : après tout, si les vieux tenants de la spiritualité pouvaient encore servir de radeau de sauvetage, faut-il continuer d’ignorer leurs certitudes ? Au prétexte de la prééminence de notre égo, ce parasite permanant de nos consciences ?
La soif de connaissance nous a fait ériger la science au rang de guide suprême de nos valeurs. Si bien que la science aura fini par s’imposer à l’humanité comme religion définitive. Un état de fait que nous devons, somme toute, à l’orgueil effréné de ceux qui ne croient en rien d’autre qu’à leurs propres compétences : scientifiques de toutes catégories, économistes de tout acabit, philosophes et intellectuels passionnés par leurs seuls horizons.
Or face à un tel paysage triomphant, il y a un constat aveuglant à considérer : l’échec total de toute tentative strictement humaine de pacifier notre vie terrestre. Ainsi que l’absence de perspective du moindre changement dans l’avenir.
Face à ce cas de conscience, se dresse, heureusement encore, un rappel. Timide, presque honteux, mille fois critiqué et mille fois résurgent : le témoignage ahurissant proclamé et vécu il y a deux mille ans par le fils de Marie, la Juive de Galilée. Comment évoquer l’avènement de cet homme étrange, ce fou prodigieux prétendant incarner sur terre l’esprit universel, source de la création ?
La véritable question est enfin posée : dit-il ou ne dit-il pas vrai, ce va-nu-pieds, ce prophète beau parleur en qui, finalement, le tiers de la population mondiale croit voir effectivement l’incarnation de l’esprit créateur et dont l’enseignement n’a pas fini de troubler les consciences ? Personnage utopiste ? Peut-être ! Sauf que c’est Lui qui a raison…
La doctrine qu’Il a prêchée a couvert la planète pour se retrouver, grâce à l’empereur Constantin, héritière du plus grand empire ayant jamais existé. Je sais ! Les historiens font remarquer que le décret impérial était d’intérêt plus politique que religieux. Mais les voies de l’Esprit-Saint sont, paraît-il, insondables. Et le monde découvrit pour la première fois la promesse de la rédemption à travers un cheminement spirituel trop beau pour être facilement avalisé. Aussi, la lutte entre les exigences de la paix morale et les instincts du lucre et de la jouissance finit-elle par brouiller les valeurs. Il n’y eut pas de conversion durable …
Est-ce à cause des erreurs, commises sans doute de bonne foi, par l’administration du nouveau pouvoir religieux ? La malencontreuse trouvaille de « l’Inquisition » ainsi que les « Croisades par l’épée » ont dû saper en sous-main le patrimoine chrétien élaboré tout au long d’un millénaire.
Le fait est que le monde vira de nouveau vers les besoins et les plaisirs matériels au détriment de la spiritualité. Nous eûmes les temps de la Renaissance suivis du Siècle des Lumières. Le résultat, spectaculaire et trompeur, ne s’est pas fait attendre. En moins de trois siècles, les révolutions industrielles auront forcément abouti à la dictature actuelle de la technologie, de l’économie financière, de la mondialisation des échanges, de la permissivité à tous niveaux et des mille et une manifestations nocives de la société de consommation. La spiritualité, par contre, noyée dans un accroissement démographique galopant, moquée et mise en veilleuse, a perdu aux yeux des masses son centre d’intérêt au profit de la désinvolture générale et de la robotisation des mœurs.
Alors si nous tenons à continuer de nous enliser dans les mirages de la modernité matérielle, souhaitons-nous mutuellement « bon enfer ». Et ne nous plaignons plus !
Je sais combien il sera difficile de remonter éventuellement la pente, abandonnée, de la révélation chrétienne. Mais comment admettre en même temps de prolonger le martyre de l’humanité sans consentir à l’effort nécessaire que requiert le rayonnement de l’esprit ? Réinventer peut-être l’éthique, la philosophie, la discipline de la vie ? Mais que l’on reconnaisse, à tout le moins, la justesse, la précision, la singularité de cette doctrine de l’amour telle qu’elle fut offerte au monde.
« Je suis la Vérité, la Lumière et la Vie », avait-Il déclaré. Personne n’a jamais ni mieux dit ni mieux fait. Il faudrait être inconsciemment suicidaire pour ne pas le suivre…
La médiocrité de notre temps n’est plus que l’expression secrète de nos doutes. Si seulement nous réalisions que l’Esprit et l’Amour sont une seule et même notion à adorer, peu importe alors l’étiquette de notre confession religieuse. Il nous suffira de nous référer à la « tendresse chrétienne » pour franchir en beauté le seuil de la religion du futur, les chrétiens actuels n’en étant que l’embryon.
Que la leçon de l’histoire serve de guide à notre destinée finale. Le miracle au niveau de l’individu, une fois accompli, n’a plus d’autre choix que de nous ouvrir à tous nos semblables. Car nous ne sommes pas seulement responsables de nous-mêmes mais de la totalité des êtres vivants ainsi que de la nature.
Alors le paradis pourra devenir terrestre et servir de vestibule à notre éternité…
Ce texte est le courrier d'un lecteur. A ce titre, il n'engage que son auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue de L'Orient-Le Jour.

