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Moyen Orient et Monde

Aller à l’université à Idleb, sous le diktat des jihadistes

Syrie / Témoignages

Hay’at Tahrir al-Cham tente d’étendre son contrôle sur toutes les infrastructures des villes et des villages de la province d’Idleb, notamment les institutions d’éducation.


28/01/2019

« HTC a fracassé les espoirs de la révolution en s’emparant de tous nos territoires. Ce sont de vrais sauvages. Ça me rappelle les débuts de l’État islamique (EI) », confie Bilal*, un journaliste habitant à Idleb. À l’instar de ce qu’avait fait l’EI dans les territoires sous sa coupe, le groupe jihadiste Hay’at Tahrir al-Cham (HTC, ex-filiale d’el-Qaëda en Syrie) tente d’étendre son contrôle sur toutes les infrastructures des villes et des villages de la province d’Idleb. Au terme d’une offensive début janvier contre les factions rebelles regroupées au sein du Front national de libération (FNL), une coalition appuyée par la Turquie, HTC est enfin parvenu à son objectif : devenir seul maître à bord de ce dernier grand bastion de l’opposition anti-Assad. Il y a près d’un an, le groupe avait été repoussé de dizaines de villages par les forces pro-Ankara et par la population. Il savoure aujourd’hui son hégémonie, qu’il tente d’imposer à travers le « gouvernement du salut », sa vitrine politique formée en novembre 2017 qui concurrence le gouvernement provisoire établi par l’opposition en exil à Gaziantep. « HTC a créé ce simulacre de gouvernement pour pouvoir contrôler l’économie locale, les services, la justice, l’éducation et ainsi de suite. Quand tu contrôles ça, tu contrôles tout », déplore Haitham*, un universitaire d’Idleb. L’animosité de la population envers HTC ne cesse de grandir, à mesure que ce dernier tente de s’enraciner en imposant sa loi dans les villes tombées récemment entre ses mains.

Dans une Syrie morcelée, amputée de sa souveraineté et ravagée par huit ans de guerre civile, le dernier bastion anti-Assad est en train de basculer vers une administration totalitaire qui, selon de nombreux témoignages, n’aurait rien à envier à celle établie par le régime. Les premières décisions de la nouvelle autorité n’ont pas tardé à tomber. Enregistrement des véhicules, obligation d’acquérir des licences pour tous les commerces de bouche… Le groupe vainqueur entend imposer ses lois et son idéologie par le contrôle du système éducatif et en imposant sa tutelle aux universités de la région.


(Lire aussi : Erdogan et Poutine négocient les contours d’une Syrie sans Américains)


« On a vu ce qu’ils ont fait à l’université d’Alep »

Quel meilleur moyen de propager son idéologie et de fabriquer une nouvelle génération de jihadistes que de contrôler la diffusion des savoirs ? « Nous avons dû quitter les bancs de l’université à cause de Bachar en 2011, et aujourd’hui on risque de le faire à nouveau à cause d’HTC », déplore un étudiant sur un groupe WhatsApp réunissant journalistes et activistes. Toutes les universités de la province doivent se plier à cette nouvelle autorité. Celles qui refusent sont menacées de fermeture. C’est le cas de l’Université internationale du salut de Maarret al-Nouman, une structure privée accueillant plus de 1 600 étudiants et étudiantes, dont les responsables ont refusé de se plier aux exigences d’HTC. « Ils sont venus nous dire de fermer l’université, mais nous avons refusé car ils n’ont aucune raison valable de le faire. On ne va pas les laisser bousiller l’avenir de nos enfants », dénonce le Dr Mazen Saoud, doyen de la faculté de médecine, contacté via WhatsApp. La structure, qui détient une antenne dans la ville voisine d’Ariha et qui englobe plus d’une vingtaine de disciplines, permet aux jeunes des alentours de réintégrer un système universitaire dont ils avaient, pour la grande majorité d’entre eux, été privés. Mais elle constitue aussi leur seule chance de se frayer un chemin loin de la lutte armée. « C’est très important pour nous. On a le choix entre la psychologie, la médecine, les sciences politiques, le journalisme, l’anglais, le turc… Il y a des jeunes comme moi, mais aussi des presque trentenaires qui ont dû arrêter leurs études à cause de la guerre », raconte Ahmad*, un étudiant en première année de médecine dentaire. « On essaie d’y donner un enseignement de qualité dans les conditions qu’ont connaît. On ne vit pas en Suisse ou en Grande-Bretagne, il faut être réaliste, nous sommes en Syrie, en guerre depuis 8 ans », poursuit le Dr. Saoud.

Contre l’avis de l’administration de l’université qui veut éviter d’envenimer la situation, les étudiants se sont mobilisés en organisant deux sit-in, mercredi et samedi derniers. Devant des bâtiments balafrés, les « blouses blanches » manifestaient dans le calme leur refus de se voir déposséder de leur avenir. « Notre université restera un soleil de connaissance qu’aucun nuage ne pourra voiler », « Notre université est privée, non lucrative, et répond aux normes internationales. Pourquoi vouloir nous l’enlever », affichent les slogans. La prise de contrôle de l’université ne permet pas de récupérer une manne financière. « Nous ne faisons absolument pas de profit. Une année de médecine, section la plus chère (75 dollars par an pour des études en informatique par exemple) ne coûte que 400 dollars l’année. Ce n’est rien comparé à d’autres universités », poursuit le doyen. « Moi, je travaille à côté en tant que reporter, donc j’arrive à payer les frais annuels. Mais beaucoup comptent sur les bourses que l’établissement octroie, comme les femmes de combattants martyrs ou de prisonniers, mais également les déplacés et les blessés », raconte Ahmad. « On fait de la concurrence à leur université et c’est pour cela qu’ils veulent nous fermer. On a vu ce qu’ils ont fait à l’université d’Alep », dénonce le Dr Saoud. En décembre 2017, le gouvernement du salut avait tenté de soumettre l’Université libre d’Alep, créée en 2015 dans les zones contrôlées par les groupes rebelles dans la province éponyme, et placée sous la tutelle du gouvernement intérimaire issu du Conseil national syrien. Mais il s’était heurté au refus des enseignants et des étudiants qui, chassés de leurs enceintes, avaient été contraints de faire cours dehors.


(Lire aussi : HTS et el-Qaëda : les liaisons dangereuses)


« Quelles sont les personnes qui méritent d’être tuées ? »

Signe que le groupe jihadiste ne compte pas négocier, il a une nouvelle fois menacé hier cette université dans un communiqué lui enjoignant de se plier aux nouvelles règles. « Soit on leur appartient, soit on met la clef sous la porte », déplore Youssef*, étudiant en dernière année de littérature anglaise. Ne plus être sous la tutelle du gouvernement intérimaire de Gaziantep, c’est risquer de perdre un soutien important, notamment financier, de nombreux pays occidentaux. « Si HTC nous contrôle, nous n’aurons jamais de reconnaissance internationale », s’inquiète Youssef. « Imaginez leur signature sur nos diplômes », ironise un autre étudiant qui vient d’apprendre la nouvelle, sur le groupe WhatsApp mentionné précédemment. « Personne ne veut appartenir à ce gouvernement parce qu’on sait très bien qu’il appartient à Jolani », fustige Haitham, en référence au chef d’HTC, le fondateur d’al-Nosra, Abou Mohammad al-Jolani. Les premiers concernés refusent de céder la place à une idéologie qu’ils n’approuvent pas. Ils ont vu ce qu’étaient devenues les universités tombées sous le joug des jihadistes.

L’université d’Idleb, dépendant du gouvernement du salut depuis deux ans, et comptant plus de 13 000 étudiants, est l’exemple le plus criant de l’emprise du groupe jihadiste et de la diffusion de ses doctrines. L’administration de l’établissement obéit au doigt et à l’œil à HTC et ses combattants. « Partout ailleurs, le droit et les études de l’islam sont deux départements séparés, sauf à l’Université d’Idleb. Quand on sait qu’Abou Fath al-Farghali enseigne là-bas, cela n’a rien de surprenant », poursuit Haitham. Ce cadre, d’origine égyptienne, est une personnalité religieuse importante au sein de Hay’at Tahrir al-Cham et compte parmi les plus radicaux. Sur son compte Telegram regroupant près de 10 000 followers, il ne se contente pas de partager des fatwas. Il lui arrive aussi de promettre jusqu’à 100 dollars de récompense à tous ceux qui répondraient correctement à ses questions relatives à ses lectures de l’islam.

À l’université d’Idleb, les étudiants de deuxième année du double cursus, droit et études de l’islam, sont interrogés sur les aspects historiques, juridiques et religieux du jihad. Dans un examen ayant récemment eu lieu, dont L’Orient-Le Jour s’est procuré une copie, figurent des questions liées au droit des prisonniers, au traitement des espions ou des butins de guerre. « Même des gens extrêmement calés en religion pourraient buter sur ce genre de questions », souligne Haitham. Florilège : « Quelle est la différence entre le suicide et les opérations martyre ? » « Quelles sont les différences entre les chrétiens et les alaouites (notamment par rapport à la jezyia, l’impôt) ? » « Quelles sont les personnes qui méritent d’être soumises (…) ou d’être tuées ? » Et une question en plein dans l’actualité : « L’islam permet-il de combattre aux côtés de la Turquie ? » alors que le reste de l’opposition armée combat auprès de l’armée turque les Kurdes syriens appartenant au YPG (branche syrienne du PKK qu’Ankara considère comme un groupe terroriste).

« La peur règne de plus en plus, c’est certain »

Il y a quelques mois à peine, lors des manifestations contre l’imminence d’une offensive des forces de Damas et de ses alliés contre la province que le régime espère ramener dans son giron, la population n’hésitait pas à crier haut et fort son refus de se retrouver sous la coupe d’HTC. Une opposition qu’il ne lui est plus possible aujourd’hui d’affirmer librement auprès des journalistes, à moins de conserver l’anonymat. « Je n’avais pas peur d’eux avant, mais les choses ont changé », tente de justifier Haitham, comme la majorité des sources interrogées. L’atmosphère n’est plus la même et le spectre des représailles jamais bien loin. « Même dans les villes qu’il contrôle depuis longtemps, le groupe ne parvient pas à recueillir un soutien populaire. Beaucoup de jeunes ont fui le pays à cause d’HTC, tout comme d’autres l’ont fait à cause de Bachar. Il se substitue aujourd’hui au régime dans son comportement répressif », déplore Oum Abdallah, une habitante de Maarret al-Nouman. « La peur règne de plus en plus, c’est certain. Déjà en 2017 quand on manifestait contre HTC à Saraqeb, et qu’on appelait à la chute de Jolani, on avait eu des frayeurs. Ils ont des services secrets très puissants et on sait de quoi ils sont capables », constate un journaliste syrien basé a Idleb. « On refuse leur ingérence. Cela fait 55 ans qu’on vit dans un régime militaire, ce n’est pas pour se retrouver dans un autre », ajoute le Dr Saoud.

Maarret al-Nouman, connue dans la province comme étant ouvertement hostile au groupe jihadiste, a été parmi les dernières à « tomber » les semaines précédentes. Au-delà de la question de l’avenir des universités et des écoles, c’est tout le système mis en place par la société civile qui est en danger. Un comité de négociateurs triés sur le volet parmi les habitants de la ville espère faire entendre ses doléances et éloigner l’idée de ce nouveau gouvernement d’y instaurer une représentation permanente. Ils disent marcher sur des œufs face au puissant groupe jihadiste, qui a laissé des stigmates lors des affrontements il y a quelques années avec les forces rebelles qui dirigeaient la ville. « On a déjà payé par le sang, aujourd’hui, on évite que ça se reproduise », confie le docteur, également membre du comité. Difficile d’imaginer de nouvelles manifestations estudiantines dans ces conditions. « La direction de l’Université libre d’Alep refuse de remettre les clefs. Elle envisage l’option de la déplacer à Azaz (contrôlée par les milices pro-Ankara), mais ce sera problématique pour les étudiants en termes de distance », confie Haitham. « On espère que l’ASL parviendra à reprendre le contrôle à Idleb pour empêcher ce gouvernement de détruire le futur de toute une génération », conclut-il.

*Les prénoms ont été changés pour des raisons de sécurité.


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